Série télévisée produite par la BBC en 1976
Avec Derek Jacobi, John Hurt, Patrick Stewart, Sian Phillips, Margaret Tysack
Coffret de cinq dvd chez Antartic Video
29,99 €
La Démarche de l'Empereur
Rome n'est pas seulement dans Rome. Il y a trente ans, la BBC avait déjà produit une importante série sur les débuts de l’empire romain, inspirée du roman de Robert Graves, Moi, Claude Empereur.
Si vous avez aimé la première saison de Rome et si vous voulez savoir ce qu’il est advenu de l’Imperium Romanum après la mort de César, vous avez deux suites à votre disposition : la saison deux du même Rome dont la diffusion vient de commencer sur Canal +, et le coffret de cinq dvd de la série Moi, Claude Empereur (rebaptisée pour la circonstance Claudius), étant entendu que cette deuxième suite date d’il y a trente ans et qu’elle fait son âge. Certes, l’emballage est luxueux — c’est du vrai bois d’arbre — et adorné de critiques d’époque criant au génie, mais il ne saurait compenser le manque de moyens ahurissant, en tout cas ahurissant pour nous en 2007, qui caractérise toute l’entreprise, du premier au dernier épisode. La caméra reste figée, mais où irait-elle, la pauvre, quand les décors semblent ne jamais dépasser dix mètres carrés ? Lorsqu’elle se hasarde à sortir, elle montre seulement un coin de rue, jamais une rue entière. Un personnage assiste-t-il à un spectacle de cirque ? Nous ne verrons rien du spectacle ; nous le devinerons à travers le regard du personnage. Certes, c’était la méthode que Chaplin avait employée pour l’Opinion publique — on ne voyait pas le train, mais seulement les reflets des vitres du train sur le visage de l’héroïne restée sur le quai —, mais là où Chaplin proposait une véritable mise en scène, Moi, Claude Empereur s’inscrit dans l’ascétisme ringard, tout de contre-plaqué vêtu, de certaines séries télévisées anglo-saxonnes des sixties et des seventies qui ne se sont jamais imposées en France — Star trek ou Dr. Who par exemple. Les maquillages censés marqués le vieillissement des personnages sortent d’une boutique de farces et attrapes. Précisons enfin que l’image n’a pas été, comme on dit, « remastérisée », et que les couleurs sont souvent aussi délavées qu’un blue jean trempé dans l’eau de Javel.
Tout repose donc sur les comédiens, et sur leur capacité à débiter de façon convaincante des tirades qui n’ont rien à envier en longueur au récit de Théramène. Quand un personnage commence en disant : « Let me tell you something… », on peut être sûr que le something ne sera pas un petit quelque chose, et il faut parfois lutter ferme contre le sommeil, mais tout cela n’en est pas moins souvent très prenant et très impressionnant : les comédiens — certains, comme John Hurt ou Patrick Stewart, ont acquis depuis une célébrité internationale — ont compris qu’ils participaient à une longue pièce de théâtre beaucoup plus qu’à une véritable production cinématographique et interprètent ce Claudius comme les Anglais interprètent Shakespeare. Avec respect certes, avec sérieux, mais aussi avec naturel, pour ne pas dire avec désinvolture, le tout sonnant finalement étrangement juste. Livie, épouse d’Auguste, n’est pas le modèle de vertu et de sagesse que Sénèque et Corneille avaient décrit dans leur présentation de l’affaire Cinna ; c’est une frénétique serial killeuse, capable, entre autres, de faire enduire de poison toutes les figues du jardin pour que le pauvre Auguste meure d’une indigestion d’OGM quand il pense ne consommer que du bio, mais elle est interprétée avec tant d’innocence perverse par Sian Phillips qu’on se dit, même si le scénariste a forcément pris des libertés avec la réalité historique, que les choses pourraient bien s’être passées ainsi.
En outre, la sensation d’étouffement amenée par l’étroitesse des décors touche au cœur même du sujet. Certes, l’empire romain s’impose à coups d’expéditions et de batailles tout autour de la Méditerranée, mais c’est aussi à l’intérieur même des murs du palais qu’il se dessine. Le non-initié se perd aisément dans l’arbre généalogique de ces mâles et de ces femelles qui ne cessent de se séduire, de se trahir, de s’étriper et de s’empoisonner les uns les autres pour succéder à Auguste ou pour faire parvenir au pouvoir leur candidat favori, mais ce Who’s Who de psychopathes se compose finalement d’une petite cinquantaine de personnes. La thèse suggérée au hasard de certaines répliques semble d’ailleurs être qu’il est très difficile de rétablir une république, quand bien même on le souhaiterait sincèrement, dès lors qu’on a contribué à mettre en place un régime autocratique qu’on pouvait imaginer temporaire.
Enfin, même si elle a été conditionnée par des limitations purement matérielles, cette vision de l’histoire « en vase clos » est dans le droit fil de l’œuvre littéraire d’où tout est sorti. A l’origine, il y a un roman de Robert Graves publié en 1934 et intitulé I, Claudius (et sa suite, Claudius the God). Graves est assez peu connu en France, mais c’est à la fois le Pierre Grimal et le Marguerite Yourcenar des Anglais. Traducteur de Suétone, auteur d’un ouvrage sur les mythes grecs constamment réédité, y compris dans sa version française, il eut l’idée originale d’imaginer d’écrire les mémoires d’un personnage que rien a priori ne destinait au pouvoir, Claude. Bègue, maladroit, empoté. Il était, c’est vrai, petit-neveu d’Auguste et petit-fils de Livie, troisième femme d’icelui, mais ces liens de parenté eussent pu constituer une excellente raison de se débarrasser de lui. Il eut l’intelligence de se faire plus idiot qu’il n’était, ce qui le sauva et finit par l’amener malgré lui au pouvoir. Ironie de l’histoire, donc : c’est en se bornant à être un observateur qu’il devint acteur. Paradoxe résumé dans la citation de Tacite qui sert d’exergue au roman I, Claudius : « Quand d’aucuns tiennent pour faits établis les rumeurs les plus incertaines, d’autres transforment en contes des faits authentiques — et la postérité vient amplifier ces deux erreurs. »
L’histoire du cinéma vient elle-même illustrer ce principe d’incertitude : le cinquième dvd du coffret contient un documentaire intitulé The Epic That Never Was, sur le film que Joseph Von Sternberg voulut tirer du roman de Graves dès 1936 et commença même à réaliser, mais dont le tournage, pour diverses raisons, fut définitivement interrompu.
FAL
P.S. — Signalons, pour les amateurs de ce que les Anglo-Saxons appellent trivia, que Sian Phillips, interprète de Livie, fut mariée pendant vingt ans à Peter O’Toole, lequel a interprété de son côté le rôle d’Auguste dans une autre production télévisée — Augustus, the First Emperor. (C’est Charlotte Rampling qui, dans cet Augustus, tenait le rôle de Livie.)
P.S. 2 — Pour tous ceux qui se perdent dans l’arbre généalogique des empereurs romains et qui voudraient y voir un peu plus clair, une seule adresse : http://www.peplums.info. Ce site, tenu par Michel Eloy, citoyen de Gaule belgique et encyclopédie vivante de l’Antiquité gréco-romaine en général et du péplum cinématographique en particulier, propose, pour chaque nouveau film ou production télévisée relevant de ce genre, des dossiers qui donneraient le vertige même aux plus éminents érudits s’ils n’étaient constamment assaisonnés d’un humour bienvenu. La version finale du dossier sur 300 contiendra presque autant de pages que le film contient de héros…
Robert Graves, Moi, Claude, Gallimard, trois vol. dont le premier épuisé.
Robert Graves, Moi, Claude, Gallimard, Folio (épuisé).
Robert Graves, les Mythes grecs, la Pochothèque.