Belle profession que celle de critique qui consiste trop souvent à trouver le pire dans le meilleur et le meilleur dans le pire, faute d'un goût personnel ou désintéressé (Hélène Grimaud, Variations sauvages)
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LE MALHEUR FRANÇAIS
LE MALHEUR FRANÇAIS


Flammarion, « café Voltaire », octobre 2005, 144 pages
12 €


Le Malheur français ou « l’Acédie française »

Après la description d’un « printemps pourri » jugé catastrophique pour le pays, Jacques Julliard s’interroge dans ce nouvel essai (écrit avant… « l’automne des banlieues ») sur les principales causes du « malheur français » et propose quelques grandes pistes de réflexion pour sortir les Français de leur « acédie », cette mélancolie morbide et assez méconnue de la vie monastique.


Les Français sont les « schizophrènes de l’Occident »

L’un des intérêts du livre et non des moindres, c’est de constater combien la « fracture » constituée autour du « Plan Juppé » en décembre 1995 suscite encore de vives tensions. Tour à tour ironique, irrité, désabusé, Jacques Julliard qui a fait partie de cette « deuxième gauche » proche de la CFDT, c’est-à-dire la « sociale démocratie » ou « gauche réformiste », n’a de cesse de régler ses comptes à la gauche radicale, « maximaliste » et « impuissante » ou aux démagogues socialistes version Fabius ou Mélenchon. Sa colère (il écrit à la fin août) est toujours vive après le rejet, le 29 mai 2005, du Traité constitutionnel qui aurait porté un coup très rude aux ambitions européennes et mondiales de la France. Et l’échec de Paris pour l’accueil des Jeux olympiques de 2012 prouverait aux plus sceptiques que le déclin est déjà bien avancé, au moins sur la scène internationale. Tentée par ses extrêmes, la gauche dans son ensemble rejoindrait alors le terrain du populisme, le racisme en moins. Le « lepénisme démocratique » tel qu’il s’est exprimé en avril 2002 lors de l’élection présidentielle ou à nouveau en mai 2005 contre la « construction européenne » ferait des ravages tandis que l’on succomberait à la haine de la réforme. L’accusation est grave. Et l’auteur d’ajouter que les Français souffriraient de la maladie du double langage : « peu de pays, écrit-il, nourrissent une telle passion de l’égalité, associée à une recherche effrénée de privilèges de toutes sortes. Nous sommes, nous autres Français, les schizophrènes de l’Occident. Et nous n’avons guère envie de guérir. »


« La démocratie française n’est pas fatiguée de mouvement, elle est fatiguée d’immobilité » (Jean Jaurès)

Cette sentence du socialiste Jaurès que cite fort à propos Julliard dès la première page de son livre résume bien la pensée de l’auteur. La gauche de gouvernement abdiquerait aujourd’hui devant les oukases de l’extrême-gauche comme Guy Mollet en 1956 dans les rues d’Alger devant les Pieds-noirs hostiles à l’abandon de l’Algérie française. Pour l’auteur, il faudrait prendre la mesure de la nouvelle donne économique des vingt ou trente dernières années (mondialisation, rôle prépondérant de l’actionnariat) et redéfinir de nouvelles modalités de l’action syndicale et politique. Or, ce qui devrait réunir les principaux responsables, tous bords confondus, les désunit aujourd’hui. Le manque de confiance en l’avenir et les fissures du pacte républicain crispent chaque groupe social à défendre son pré carré, ses prébendes, à jouer le corporatisme plutôt que l’intérêt général. Le « mollétisme » s’étendrait à toute la société.

Que faire ?

C’est le titre de la quatrième et dernière partie du livre. Jacques Julliard ne se contente pas de dresser un bilan « négatif » de la France. Il propose en effet une palette de réformes qui vont des institutions aux mœurs françaises.

Tout d’abord, il défend non sans talent la constitution d’un régime présidentiel et par voie de conséquence la suppression du poste de Premier ministre. Le Parlement a certes un rôle à jouer (pouvoir législatif, contrôle financier, accord préalable à tout recours de la force armée) mais il ne doit pas, sous l’emprise des partis, handicaper le fonctionnement de la vie politique et retarder la prise des décisions urgentes comme sous la IIIè ou la IVè Républiques. Il faudrait interdire le cumul des mandats car la politique est un « service » et non l’instrument d’une carrière professionnelle. Ce sont les mensonges, les promesses non tenues pour se faire réélire qui constitueraient une des causes profondes du malaise français selon Julliard. La critique est acerbe à l’encontre de François Mitterrand et Jacques Chirac.

Les syndicats par ailleurs devraient s’unir, en premier lieu la CGT et la CFDT, et redevenir une force de proposition contractuelle.

Ensuite, les Français devraient développer un véritable « patriotisme », c’est-à-dire un amour de la patrie donc de l’intérêt général plutôt que de satisfaire leurs intérêts « égoïstes » comme au moment du lundi de la Pentecôte.

Jacques Julliard se veut enfin le défenseur de l’idée de « socialisme libéral » comme les socialistes italiens Piero Gobetti ou Carlo Rosselli contre… le fascisme mussolinien, antithèse de la liberté. C’est d’après l’essayiste le meilleur rempart aujourd’hui contre l’ultralibéralisme. « Ce libéralisme encadré par l’intérêt général, affirme-t-il, reste à préciser dans ses buts comme dans ses moyens. Je voudrais pourtant qu’il devienne l’ardente priorité des experts, des gouvernants et des acteurs sociaux, car il s’impose comme la seule solution d’avenir ». Au fait, le nouveau fascisme serait-il l’alliance des extrêmes ? La question n’est pas posée mais on sent poindre derrière les lignes bileuses toute son inquiétude.

La France est en déclin ! Mais il est possible de renverser la tendance si les citoyens français (doués de raison et… éclairés en premier par les intellectuels) guérissent de leur schizophrénie et acceptent « une révolution intellectuelle et morale » en profondeur. Les causes du déclin seraient moins matérielles que « psychologiques ou morales ».

La thèse « décliniste » érigée en « méthode Couet »

N’eut-il été pas mieux d’écrire alors « Le Bonheur français » pour (r)établir cette « société de confiance » si chère à Alain Peyrefitte1 ? Jacques Julliard énonce des affirmations comme des vérités absolues (les Français sont « les schizophrènes de l’Occident », rien de moins). Personne ne conteste les blocages de la société. Mais les assertions ne coulent pas toujours dans le sens supposé. On peut reprocher ainsi au chroniqueur du Nouvel Observateur de toujours tenter de comparer, sur le mode plaintif, la situation française à celle des grandes nations du Monde2. La chose est entendue : on fait mieux ailleurs ou moins mal. En est-il si sûr ? Ne choisit-il pas les statistiques et les faits qui l’intéressent ? Il rappelle pourtant à la fin de son livre (seulement mais il est vrai que… ce n’était pas son sujet principal) les nombreuses qualités de la France, sur les plans économique, démographique, historique et patrimonial ou géographique (paysages). Mais il revient vite au « malheur français » qu’il s’évertue à nourrir de ses bons mots pour se replacer dans le débat sur le « déclin » relancé en 2003 par l’économiste Nicolas Baverez dans La France qui tombe (éditions Perrin).

À force de répéter que tout va de mal en pis, on finira tous bientôt par le croire, la pensée précédant ici l’inaction. L’enfer n’est-il pas pavé des meilleures intentions ?


Mourad Haddak

1. Homme politique et essayiste, Alain Peyrefitte (1925-1999) a notamment écrit La Société de confiance.
2. Emmanuel Todd, historien et démographe, dans son livre Après l’Empire (Gallimard, 2002), annonce la décomposition inéluctable du système américain. Le déclin ne serait donc pas selon l’auteur seulement français en ce début de XXIe siècle.


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