Boojum : D’où vous vient cette impulsion qui caractérise la trame de la plupart de vos romans, à savoir d’imbriquer l’histoire personnelle de vos personnages, à l’Histoire collective ? Cécile Wajsbrot : C’est une réalité, nous faisons tous partie d’une époque et nous vivons quelque part, nous ne sommes pas imperméables aux influences de cette époque pas plus qu’à la vie ou à l’héritage historique du pays dans lequel nous vivons, cela part donc de ce constat, de l’impression aussi que trop souvent, dans la littérature française d’aujourd’hui — mais peut-être à toutes les époques — il y a peu d’attention portée à l’extérieur, à la société. Boojum : Plus précisément, la quête identitaire semble porter les résonances de cette matière dont vous vous nourrissez pour faire naître vos histoires. Cécile Wajsbrot : Ecrire un livre, c’est raconter des choses concrètes, des histoires qui arrivent à des personnages, même si ces personnages sont un peu flous, sans arbre généalogique et sans nom. Ce qui affleure dès qu’on commence à écrire, c’est tout ce qui pose problème – qui est-on, par exemple — car écrire un roman ou un récit où tout irait bien, où il n’y aurait rien en question, ce serait presque impossible, et surtout, quel intérêt cela aurait ? Boojum : Pensez-vous par ailleurs, que la notion de mémoire, ou de non- mémoire liée entre autres aux destins d’Ariane Desprat et Louis Mérian dans La Trahison, ou des narratrice de Mémorial et de La fugue soit le point de rupture ou de cohésion de cette recherche, finalement rarement assouvie dans la réalité ? Cécile Wajsbrot : La question de la mémoire est une question importante, que je ressens dans ma vie, aussi, or, quand on écrit, on le fait avec sa propre expérience, on ne peut pas faire autrement. D’une certaine façon, ma question existentielle est quelque chose comme, comment remettre le passé à sa juste place, c'est-à-dire comment le respecter- et ce sur tous les plans, que ce soit l’héritage familial, l’Histoire, ou les souvenirs personnels d’histoires sentimentales un peu douloureuses — comment faire au fur et à mesure que nous avançons pour ne pas trahir le passé, pour l’accepter, accepter les choses que nous avons vécues ou que nous n’avons pas vécues mais qui font partie de notre bagage tout en n’en étant pas prisonniers. On pourrait le dire autrement : comment être bien dans le présent ? La question paraît toute simple mais ne l’est pas tant que ça. Boojum : L’espace, le mouvement, l’errance, le voyage sont pour vous, les objets animés de ce type de quête , illustrés par votre écriture singulière, qui imprègne totalement vos lecteurs du chaos internes des personnages et de leur environnement, mais sans jamais avoir l’envie de porter ou d’appeler un quelconque jugement. Comment procédez-vous ? Cécile Wajsbrot : Porter un jugement, ce n’est pas le but, ce n’est pas l’objet, en fait je pense que, plus que de personnages, on pourrait parler de consciences, c'est-à-dire les personnages de mes livres — si je reprends ce mot — je me suis rendu compte que, depuis quelques années, ils n’avaient pas de noms. Ils sont traversés par des choses, et ce sont plutôt des consciences. J’essaie d’être en prise directe avec une conscience qui est traversée, dans Mémorial, par des voix, par un questionnement, une trajectoire. Si on se situe à l’intérieur d’une conscience, ce n’est pas le lieu d’un jugement. Boojum : Vous avez récemment matérialisé l’errance, le chaos dans « Fugue » avec des photographies en noir et blanc de Brigitte Bauer, puisque comme un carnet de voyage, le récit est jalonné d’images d’un Berlin complètement déstructuré et dépersonnalisé. Etait-ce une nouvelle étape, un passage obligé, une nouvelle expérience d’écriture ? Cécile Wajsbrot : Une étape je ne pense pas, mais une expérience, quelque chose qu’on m’a proposé de faire, et j’ai hésité un an avant d’accepter. Mais c’était aussi parce que j’étais en train de travailler à Mémorial. Je ne peux pas écrire deux choses à la fois. Il se trouve qu’avec Brigitte Bauer, nous avions déjà travaillé ensemble sur une livre de photographies qu’elle avait faites de l’Allemagne. Pour les photos de Berlin, nous ne voulions surtout pas d’un choix « touristique », ni que la ville soit forcément identifiable. Berlin est une ville déstructurée, c’est assez frappant, entre autres en raison des trouées qu’y a laissées l’Histoire. L’idée de départ, c’était quelqu’un qui disparaît, c’est pour cela aussi que sur les images, j’aurais presque voulu qu’il n’y ait personne, mais c’était un peu dur, donc il y a tout de même des gens, mais qui ne sont pas individualisés, ce sont des foules, des passants, mais pas des gens identifiables. Boojum : Justement vous vivez entre Paris et Berlin, et l’on vous sait passionnée de littérature de l’est. Pourquoi cers affinités avec cette partie de l’Europe ? Cécile Wajsbrot : Il y a eu un tel poids de l’Histoire, une telle interaction entre la sphère privée et la sphère publique que cela constitue la matière même de ces littératures, qui leur confère une gravité, une épaisseur. Dans ces livres, on trouve les mêmes questions que dans la société. En France, si on regarde les grands événements historiques, les grandes secousses, que ce soit les guerres de religions, le commerce triangulaire et l’esclavage, la révocation de l’Édit de Nantes, la Révolution, les guerres napoléoniennes…. par rapport à l’ampleur de ces événements, il n’y en a quasiment pas trace, dans la littérature, ou en tout cas très peu. Boojum : De quoi avez-vous envie de nourrir votre travail aujourd’hui au regard du monde qui nous entoure ? Cécile Wajsbrot : C’est une question difficile car d’une part, je pense qu’un écrivain a une sorte de devoir, disons d’obligation morale à témoigner, simplement, de son temps, ici et maintenant. Mais il faut aussi un minimum de distance et de recul, pour qu’un roman ne soit ni un article de journal un peu plus développé ni un essai de sociologie. C’est la quadrature du cercle : comment réussir à parler de choses qui nous préoccupent aujourd’hui, qui constituent l’essence de notre temps, et les restituer dans une démarche littéraire qui suppose de s’abstraire de la rumeur et du temps. Il est difficile de parler d’un travail en cours mais l’un des personnages, l’une des consciences qui sont à l’œuvre dans le texte que je suis en train d’écrire (et qui parle de musique), travaille… ou disons qu’il y a une sorte de dialectique entre quelqu’un qui travaille dans une agence immobilière et quelqu’un qui vit dans la rue. Cela s’articule autour de ça. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le nombre d’agences immobilières qui se créent et le nombre de gens qui s’arrêtent devant les vitrines pour lire les annonces, les difficultés pour trouver un appartement, et le nombre de gens qui sont dans la rue. J’essaie de travailler là-dessus. Propos recueillis par Marina Bignon
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