MEGA-MACHINES La parution d’un roman de Maurice G. Dantec est en soi toujours un évènement. Le dernier en date, Cosmos Incorporated, à l’instar de ses prédécesseurs, flirte avec plusieurs genres : le roman noir, le thriller technologique urbain très ancré dans notre réalité politique, sociale et économique du début de ce siècle, et la SF. En fin chirurgien, Maurice G. Dantec utilise ce roman hybride pour nous offrir une dissection terrifiante d’une réalité contemporaine qu’il projette dans un futur apocalyptique. Tout le monde connaît la querelle qui opposa Maurice G. Dantec à quelques flics de la « pensée correcte » à propos de son entrée en dialogue avec les « identitaires ». Depuis cette piteuse polémique qui anima la piètre vie littéraire parisienne, Maurice G. Dantec est passé des éditions Gallimard aux éditions Albin Michel, pour y publier un roman déconcertant à plus d’un titre, notamment en raison de l’ambition de son projet. Pour le lecteur « non averti », il est sûr que le mélange des genres, à savoir le thriller urbain, le polar technologique saupoudré de SF, le roman à thèses qu’elles soient religieuses ou philosophiques, les réflexions autour des limites de la technique, etc. ne seront pas là pour le conforter dans son ambition de lire un de ses nombreux romans qu’on nous assène en cette pitoyable rentrée, un de ces trop nombreux romans faciles et abêtissants. Car — et ça n’est pas une surprise ! —, le dernier opus de Dantec est porté par une très grande ambition littéraire. Disons-le tout net : depuis Les Racines du mal, Dantec ne surprend plus grand monde lorsqu’il mêle les genres dans ses romans, ou lorsqu’il nous livre un bombardier littéraire saturé de multiples pistes possibles nous donnant (enfin ?) les moyens de décrypter les nouveaux enjeux de notre monde occidental soumis au règne de la technique et du nihilisme. Chaque roman de Dantec est un « pavé dans la mare », une ouverture possible sur un monde contemporain complexe et multiple que la plume de l’écrivain punk nous dévoile et nous révèle, parfois même à notre corps défendant. Alors que dire de Cosmos incorporated si ce n’est qu’il continue sur une lancée inaugurée par Les Racines du mal, à savoir explorer les prouesses et les limites de la technologie, montrer avec beaucoup d’habileté comment technique et homme ne forment plus qu’un seul monde. Annoncer à grand renfort de références et d’exemples, la fin de l’homme, une fin toute prochaine selon notre écrivain franco-canadien qui cherche à nous dire que la fin de la technique est elle-même par conséquent « presque » d’actualité. En soi, voilà bien une des nombreuses questions que pose ce roman truffé d’idées et d’interrogations autour du « Monde-machine », de la saturation de la technique, interrogations qui touchent à tous les domaines qu’ils soient théologiques, politiques, philosophiques ou encore épistémologiques. Notre humanité se dirigerait-elle vers son « après » ? A savoir vers « le post-humain », ce qui ressemblerait alors à un retour vers l’« avant » selon les mots mêmes de Dantec. Voilà bien tout le problème que tente de soulever Cosmos incorporated… tente, car c'est finalement vers une aporie, certes magnifique, mais pas moins forclose, que Dantec fonce la tête la première. C’est un tournant dans l'œuvre de Maurice G. Dantec. Après Villa vortex, dont la quatrième partie demeure — pour ma part — inachevée et ratée, l’écrivain exilé dépasse toutes les limites balayées aujourd’hui par les auteurs de SF dans l'exploration du monde « post-humain » inauguré par notre XXIe siècle. L’intrigue qui noue ce « roman-monstre », roman de citations et d'ambition, est simple : un homme seul — le dernier homme ? autre mythe —, Sergueï Plotkine, arrive dans une ville pour tuer un autre homme. La terre est ravagée par la pollution, des guerres multiples, le monde n’est plus qu’une zone trouble du monde formaté qui s'est installé après les dévastations du « grand Djihad » : la ville de Grande Jonction et son cosmodrome privé. La technique devient dès lors omniprésente, et l’homme vit difficilement. Sergueï Plotkine vient s'installer dans une mégalopole, Heavy Metal Valley (clin d’œil aux années 80, d'une grande finesse...) car il doit en tuer le maire. Plotkine est un personnage re-fabriqué, re-programmé. Durant son odyssée dans cet univers abîmé, sans suit subitement un « dérèglement ». Plotkine se révèle à lui-même, se laisse envahir par d’autres idées, jusqu’à se donner une autre finalité à la mission qui lui a été confiée. Aussi découvrira-t-il progressivement qu’« Il fait partie d'un secret plus terrible encore que lui-même. Il fait partie d'un inframonde qui n'apparaît que par la trace laissée par la mort derrière elle. Il sait maintenant pourquoi il est venu. Ici, dans cette ville en particulier. Le bloc mémoriel se réassemble doucement dans son esprit. Des souvenirs, encore très parcellaires, se reforment, accompagnés de sensations, de connaissances élémentaires et de quelques graphiques. Mais cela lui suffit pour savoir l'essentiel ; s'il est venu ici, c'est pour tuer un homme. » On le comprend, ce roman est une tentative de lecture de l’Homme, l’homme-machine, l’homme-ange — quelque part entre Villiers de l'Isle-Adam et Giger. Dans ce roman d’anticipation, Dantec tente de dévoiler ses expériences mystiques, ses craintes quant à un uni-monde global, avalé par la Machine. Cosmos incorporated ou l’art, non pas de reproduire le visible, mais de rendre visible... Basé sur le genre du thriller et de la SF, alors que Huxley, Philip K. Dick ou encore George Orwell entre autres, parlaient dans leurs romans de notre avenir presque lointain (quelques cinquante années !), Dantec nous parle de notre propre époque, de notre présent, de nos temps modernes, et nous présente des univers mystérieux qu’il dévoile, et par là, nous révèle. C’est une vision véritablement apocalyptique dont il n’a pas peur de relier à notre « sordide » réalité, celle que nous refusons de voir, celle qui nous menace en permanence. Une dénonciation sans complaisance de notre monde actuel. Je n’irai pas jusqu’à dire que tout y est parfait. Tout œuvre demeure « imparfaite », et je préfère ne pas le cacher : pour sa part Cosmos incorporated souffre de quelques insuffisances qui seront probablement une limite pour de nombreux lecteurs. D’abord, il est à déplorer que ce texte en plusieurs endroits est des plus hermétiques, qu’il souffre parfois d’un certain verbiage que l’on connaît à l’auteur depuis Villa vortex, et même s’il est porté d’un souffle et d’une ambition qui tranchent avec la mauvaise littérature contemporaine, il n’en demeure pas moins que Dantec n’a ni la légèreté ni l’élan qu’eurent Philip K. Dick, Aldous Huxley ou George Orwell, dont son univers est notablement imprégné. Dantec écrit dans la masse, pas dans la phrase, et à y regarder de près c'est souvent catastrophique... On a parfois trop l’impression que Dantec s’acharne à tracer avec une férocité sans pareille le fossé entre les pro-Dantec et les anti-Dantec. Aussi me faut-il aller jusqu’à dire que ce roman, tel le précédent, Villa vortex, est parfois beaucoup trop inspiré des méthodes que l’écrivain contemporain à thèses utilise pour rédiger son « journal polémique et métaphysique » dont il nous gratifie tous les deux ou trois ans d’un nouveau tome. C’est dense, touffu, quelques fois encore brouillon. Tout ce que le « cerveau malade » de Dantec contient est jeté, parfois de manière quelque peu inégale. Chaotique. Outré de ses excès. Qui plus est, devenu depuis peu un romancier « chrétien » entré en croisade, par la fiction la plus avérée ou par la forme du journal intime, contre la décadence contemporaine, le nihilisme que représentent le terrorisme, la technique, les dépressions planétaires, etc., et doté d’une vision lucide sans pour autant être des plus pessimistes, l’inscrivant d’emblée dans une lutte sans merci contre l’ère de tous les fléaux, on peut dire qu’il faut parfois beaucoup de courage et de persévérance au lecteur le plus perspicace pour s’accrocher à ce nouveau thriller technologique qui nous offre un voyage « cyber-crypto-technologique », aux frontières de l’essai et du roman d'anticipation écrit par un auteur en pleine métamorphose mystique. Mais point de pessimisme pour autant ! Car même si ce nouvel opus de Dantec peut paraître aux yeux de quelques irréductibles — dont je suis ! — en partie raté du fait même qu’il souffre de par sa trop grande ambition, mariant un peu trop « tout » et n’importe quoi à la fois, science-fiction, métaphysique, politique, techniques du polar, délires mystiques, paranoïa technologiques et géopolitiques, qu’il déploie presque à outrance de multiples thèses et est par trop inspiré de foisonnantes références littéraires et philosophiques, même s’il peut sembler par moment un peu « indigeste », courez néanmoins vous procurer ce dernier avatar de l’écrivain le plus « mal » lu de la production française. Armez-vous seulement d’un peu de courage et d’un brin de bonne volonté. Le livre en vaut, quoi qu’en aient dit quelques journaux « mal embouchés », le détour. Et l’un de ses plus grands mérites sera sûrement de vous pousser à rouvrir quelques livres de Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Maurice Blanchot, ou le Nous, fils d’Eichmann de Günther Anders, entre autres. On peut tout dire de Maurice G. Dantec, on peut critiquer son style, ses idées, ses « délires » mystiques et géopolitiques, reste, quoi qu’en disent quelques critiques littéraires d’opérette, que ces quelques 600 pages de réflexions et de citations dans lesquels « les machines ont plus d'âme que la plupart des hommes », impose bien son auteur comme l’un des plus visionnaires de notre génération, et surtout l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui aux côtés de Houellebecq. Certes, certains diront que ça n’est pas difficile tant la littérature s’effondre dans une décadence éditoriale certaine, reste que Cosmos incorporated se présente comme un roman ultra-ambitieux, lucide, où tout est analysé, disséqué, synthétisé, critiqué par un esprit rebelle qui n’aime ni la forme la plus courte, ni la légèreté la plus évidente. Marc Alpozzo
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