Je n'ai jamais pondu un oeuf de ma vie. Et pourtant je m'estime plus qualifié qu'une poule pour juger de la qualité d'une omelette. (Max Favalelli)
Abonnez-vous
à notre lettre d'informations
E-mail :
Recopier le texte de l'image
(respectez les capitales) :
:
Envoyer cette page à un ami
EPONYME
EPONYME



 

Pas un journal de télévision, pas une revue littéraire qui n’emploie régulièrement l’adjectif éponyme. Mais neuf fois sur dix, il est employé à tort.

Pauvre auteur des Exercices de style ! Malheureux amoureux de la langue française ! Que dirait Queneau s’il découvrait aujourd’hui, au dos du DVD de Zazie dans le métro, que ce film de Louis Malle est « tiré du roman éponyme de Raymond Queneau » ?

La faute consistant à mettre l’adjectif éponyme à toutes les sauces et à l’employer dans des sens qui ne sont pas le sien est relativement nouvelle — l’épidémie s’est déclenchée, sauf erreur, il y a une dizaine d’années —, mais quand on voit que le DVD de Zazie est produit ou distibué par Arte, institution chargée de défendre la Culture, on s’inquiète et on frémit.

Le sens d’éponyme est pourtant clair et net : est éponyme un personnage dont le nom sert de titre à l’œuvre dont il est le héros. Lucien Leuwen est un héros éponyme, Eugénie Grandet est une héroïne éponyme tout simplement parce que les romans dans lesquels ils apparaissent s’intitulent Lucien Leuwen et Eugénie Grandet. Le seul point vaguement litigieux à propos d’éponyme correspond au cas où le nom du héros n’occupe qu’une partie du titre : Monsieur Perrichon est-il bien éponyme quand la pièce de Labiche se nomme le Voyage de Monsieur Perrichon et non pas Monsieur Perrichon tout court ? Mais cela est un détail réservé aux puristes…

Le mot vient du grec et signifie « qui donne son nom à ». Il s’appliquait à l’origine à l’archonte, magistrat important dont le nom servait à désigner une année (les Anciens évitaient autant que possible d’utiliser des chiffres dans leurs datations). Si l’on voulait transposer la chose aujourd’hui, on pourrait dire que Mitterrand a été le héros éponyme des « années Mitterrand ».

L’erreur commise par les Français est imputable — comme d’habitude — aux Anglais. A l’origine le mot éponyme ne se trouvait en France que dans la prose des vieilles barbes de l’université, lesquelles l’employaient toujours à bon escient. En revanche, l’adjectif eponymous se rencontrait, lui, dans toutes les publications anglo-saxonnes, même les plus populaires. Là aussi employé à bon escient. Mais la mondialisation, l’Europe, la traduction à la va-vite des dépêches d’agences ont amené la presse française à développer l’usage du français éponyme chaque fois que l’information en v.o. disait « eponymous ». Rien de blâmable au départ, bien au contraire. Mais, comme le sens de l’adjectif éponyme était inconnu de la majorité des Français, il a très vite été violé de deux manières différentes. D’une part, on a assisté à un renversement total de la hiérarchie, et est devenu « éponyme » non pas le héros, mais l’oeuvre. Si le dernier album de tel chanteur porte simplement le nom du chanteur, tous les Stéphane Bern vont signaler à grand fracas la sortie d’un « album éponyme ». D’autre part, comme le montre l’exemple que nous avons donné plus haut, emprunté à la jaquette du DVD de Zazie, on confond de plus en plus souvent éponyme et homonyme.

Bien sûr, il faut dénoncer haut et fort cette double méprise, d’autant plus fort qu’elle est devenue monnaie courante dans des institutions aussi respectables que le Monde des livres ou que le Figaro littéraire, mais l’ampleur de la catastrophe est telle qu’il convient, non pas de pleurer, mais de s’interroger sur ses causes.

Il nous semble que l’erreur qui consiste à parler pour des chanteurs de leur « album éponyme » est du même ordre que celle qui a fait que très vite, on a confondu Frankenstein, le savant, avec le monstre qu’il avait créé. Confusion moins coupable qu’il ne semble, puisqu’elle traduit le mystère du processus artistique au terme duquel le créateur est autant créé par sa créature qu’il la crée lui-même. Ce qui rend la chose un peu plus gênante de nos jours, c’est qu’on sent bien que l’existence de la créature n’est pas tant liée à sa force intérieure qu’au marketing et au nombre de têtes de gondoles que telle maison d’édition ou telle chaîne d’hypermarchés ont décidé de lui accorder.

L’autre erreur, qui consiste à employer éponyme à la place d’homonyme, est probablement une conséquence de la frénésie du politiquement correct. Le préfixe homo-, qui, par apocope, a fini par être dans la langue courante le synonyme d’homosexuel, suscite désormais un malaise même dans les mots où il se borne à avoir son sens originel de semblable, lequel n’a pas forcément au départ une connotation sexuelle. Il faut dire que les « homos » eux-mêmes n’ont rien fait pour arranger les choses lorsqu’ils se sont mis à dénoncer l’homophobie en donnant à ce terme le sens de « haine à l’égard des homosexuels » alors qu’étymologiquement il ne saurait signifier que « haine du même ». Mais on conçoit aussi qu’il ait pu y avoir une volonté sous-jacente dans cette confusion, les homos souhaitant convaincre les hétéros qu’ils étaient, quoi que certains puissent penser, leurs semblables, leurs frères.

Pouvons-nous penser que le méli-mélo attaché à l’adjectif éponyme sera éphémère, comme nous croyons que sera éphémère cette mode qui consiste à voir des soucis là où, récemment encore, on voyait des problèmes ? Nous commençons à nous demander si les définitions du mot éponyme ne vont pas devoir être révisées dans les dictionnaires. C’est peut-être scandaleux, mais l’histoire de la langue montre que bien des vérités sont en fait des fautes qui ont tenu suffisamment longtemps pour faire oublier leur origine fautive.

  FAL


Recherche :
Nouveautés
Publicité
Partenariat
© 2005-2008 Boojum, l'animal littéraire
Réalisé avec Sitedit, outil unique conçu spécialement pour l'édition