Belle profession que celle de critique qui consiste trop souvent à trouver le pire dans le meilleur et le meilleur dans le pire, faute d'un goût personnel ou désintéressé (Hélène Grimaud, Variations sauvages)
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QUE VEUT L'EUROPE ?
Réflexion sur une nécessaire réappropriation

Slavoj Zizek
traduit de l'Anglais par Frédéric Joly


Climats, Paris, mai 2005, 208 pages
15 €

 

Penser radicalement

Depuis son premier ouvrage La subjectivité à venir, publié aux éditions Climats, nous connaissons Slavoj Zizek pour sa pensée novatrice, son regard critique et cynique jeté sur l'Occident, et précisément sur l"économie de marché qui tend à envahir récemment la pensée et la culture.

Slavoj Zizek est déjà l’une des voix majeures du débat sur la post-modernité car sa pensée est forte, en ce sens qu’elle se présente comme une grille de lecture pertinente de notre époque trouble et complexe, et plus encore qu’elle offre un univers conceptuel riche, volontiers dérangeant et très souvent provocateur, sans jamais manqué de lucidité ou de finesse, tant sa lecture est aiguë et rigoureuse à propos de notre ère dans le corpus philosophico-politique actuel.

Ce nouvel opus signé Zizek ne dément d’ailleurs pas la sulfureuse réputation du philosophe de l’Europe de l’Est. Son livre, qui parait d’ailleurs à point pour décrypter la vraie énigme que représente l’Europe, pose une question clé : que veut-elle ? A-t-elle un objet ? Une finalité qui lui serait propre ?

Slavoj Zizek s’interroge autour de cette Europe précisément celle de l’Union européenne, dont l’identité culturelle risque d’être profondément menacée par « l’« américanisation » culturelle comme le prix à payer de leur immersion dans le capitalisme global. »

Or, sa thèse est la suivante : le monde nouveau qui s’annonce et dans lequel nous entrons est global, pas universel. Cet ordre nouveau, nous ne devrions le nier, car nous ne perdrons rien dans ce nouveau monde à venir des particularismes dans lesquels chacun trouve une place bien définie. La globalisation ne menace pas les particularismes, elle ne menace que l’universalisme.

De fait, « la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle existant entre le Premier Monde et le Tiers-monde, mais existant entre la Totalité du Premier Monde d’un côté, le Tiers-monde (l’Empire global américains et ses colonies) et le Second Monde restant (l’Europe) de l’autre. »

Il s’agit donc de penser l’Europe. C’est ce que Slavoj Zizek tâche de faire en quelques deux cents pages comme autant de pistes à suivre, sentiers noueux par lesquels notre vision des choses ne peut être que modifiée, transformée par sa fine capacité à poser les bons problèmes. Et il nous met en garde : il faut être sévère à l’égard de la vision de l’Europe telle qu’elle est envisagée par nos élites politiques : Que veut l’Europe ? Comment faire pour qu’elle ne débouche pas sur une arrogance à l’américaine ? Un dialogue extrêmement critique avec ce projet s’impose. Car comment se permettre de critiquer les États-Unis sans critiquer dans un premier temps l’Europe ?

Pour cela, il s’agit de « penser radicalement ». Ce qui semble impossible aujourd’hui selon Slavoj Zizek dans l’état de la démocratie actuelle.

« A l’instant où l’on présente le plus petit signe d’engagement politique dans un projet politique entendant remettre sérieusement en question l’ordre existant, la réponse fuse immédiatement : "Aussi chargé de bonnes intentions cela soit-il, tout cela finira nécessairement par un nouveau Goulag !”»

Dans la veine de son précédent ouvrage Plaidoyer en faveur de l’intolérance, dans lequel  Slavoj Zizek émettait l’idée que ce dont nous avons aujourd’hui besoin en priorité, c’est d’une forte dose d’intolérance, particulièrement si l’on souhaite élaborer une critique pertinente de l’ordre présent des choses, par ce nouvel opus, il pose un certain nombre de bonnes questions : Sommes-nous en guerre, et avons-nous un ennemi ? Pour quelles raisons adorons-nous tous détester Jorg Haider ? Comment et pourquoi Vaclav Havel a abdiqué face à la logique du capitalisme ? Comment pouvons-nous nous approprier l’histoire européenne d’une manière radicalement nouvelle ?

Bref, un nouveau brûlot signé d’un penseur hors du commun. Zizek, un style, une voix à écouter et à méditer d’urgence…

Marc Alpozzo


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