Intolérable tolérance !
Slavoj Zizek est psychanalyste et philosophe. C'est dans l'ignorance quasi totale des Français, que la Slovénie abritait l'un des intellectuels les plus repris dans le monde, et déjà culte en Europe de l'Est et aux États-Unis.
Si on découvre Slavoj Zizek à peine aujourd'hui, il s'agit toutefois de se rappeler qu'il est un poids lourds de la pensée mondiale, un penseur incontournable comme le furent Sartre, Bourdieu, Lacan ou Derrida en leur temps.
Auteur déjà chez Climats de La Subjectivité à venir (2004) et aux éditions Amsterdam de Vous avez dit totalitarisme ? (2004) entre autres, tout l'axe central de l'oeuvre de ce penseur révolutionnaire repose sur la définition même des termes d'une véritable politique d'émancipation. On comprendra alors pourquoi Slavoj Zizek émet dans cet ouvrage l'idée qu'une forte dose d'intolérance est nécessaire pour élaborer une critique pertinente de l'ordre présent des choses. Une idée d'autant plus problématique que l'époque actuelle tend à diaboliser toute pensée qui chercherait à s'élever au-delà d'une norme balisée et « bien pensante » élaborée par des censeurs de la morale, gardiens de la « tolérance » et du « politiquement correct », et il suffit de se référer pour cela, à la mise au piloris récente de Maurice G. Dantec après son entrée en dialogue avec les Identitaires, pour le comprendre.
Mais qu'est-ce qui se cache réellement derrière le langage feutré de la tolérance contemporaine ? Slavoj Zizek répond à cette énigmatique question en pointant du doigt ce qui se dissimule derrière ce principe d'indulgence : à savoir un processus de dépolitisation généralisé. Un multiculturalisme dépolitisé qui est la nouvelle idéologie du capitalisme global.
Bref, ce livre est donc un évènement à saluer. D'abord parce que Slavoj Zizek dénonce la supercherie profondément hypocrite qui se retrouve dans l'idée bombardée tout azimut aujourd'hui, que le plus grand danger réside dans les différentes formes d'intolérance, de nature ethnique, religieuse ou sexuelle. Ensuite parce que derrière un titre d'ouvrage faussement provocateur, il nous offre un livre critique d'une pertinence rare qui passe notre époque au peigne fin, afin de dénoncer les disfonctionnements de nos sociétés modernes. Un ouvrage d'autant plus ambitieux qu'il se situe à la frontière de la philosophie et de la psychanalyse et qu'il aborde des thématiques aussi vastes que : Lénine, l'opéra, Schelling, David Lynch, Marx, Kieslowski, Hegel, Matrix, les cuvettes de toilettes, ou encore le 11 Septembre. Un livre qui ne saurait rebuter quiconque grâce à sa facilité d'accès. Exit donc, le ton professoral des ouvrages universitaires saturés d'un jargon philosophique à l'usage des initiés. Certes, la prose de Slavoj Zizek est radicale, mais c'est pour nous ramener fermement à s'interroger sur une époque fertile en contradictions. Exit également l'exigence moderne ultime du « politiquement correct » et de la « tolérance ». Slavoj Zizek se risque sans craintes à reposer les définitions exactes de termes parasités par un vocabulaire intellectuel qui rend l'usage de notions tel le mot « totalitarisme » ou « proto-fascisme » impropre, termes utilisés aujourd'hui de façon très fréquente pour diaboliser une thèse mal acceptée. Il s'agit donc de réaffirmer l'usage des passions politiques fondées sur la discorde, l'usage de l'intolérance pour questionner notre curieuse époque.
« À l'aune des critères politiques traditionnels, nous vivons sans aucun doute des temps étranges. Penchons-nous sur la figure paradigmatique de l'extrême droite d'aujourd'hui, les milices fondamentalistes millénaristes aux États-Unis. N'apparaissent-elles pas souvent comme une version caricaturale des groupuscules séparatistes de l'extrême gauche militante des années soixante ? Dans les deux cas, nous avons affaire à la logique anti-institutionnelle radicale : l'ennemi ultime est l'appareil d'État répressif (FBI, armée, système judiciaire) qui menace la survie même du groupe, organisé comme un corps extrêmement discipliné afin d'être capable de résister à cette pression. L'exact contraire de cela, c'est un gauchiste comme Pierre Bourdieu qui défendait l'idée d'une Europe unifiée en tant qu'« État social » fort, « garantissant le minimum de droits sociaux et la sécurité sociale contre l'offensive de la globalisation » : il est difficile de s'abstenir d'ironiser devant un intellectuel d'extrême gauche élevant des remparts contre le pouvoir corrosif global du Capital tant loué par Marx. »
On comprend alors que le modèle de tolérance multiculturelle dominant auquel nous avons aujourd'hui affaire n'est pas si innocent qu'on veut le faire croire, que le monde post-politique qui est le nôtre s'appuie sur un pacte social basique à partir duquel les décisions sociales ne sont plus l'objet de débats et conflits politiques, ce qui entraîne Slavoj Zizek à utiliser plusieurs outils philosophiques afin de déconstruire les idées reçues et mettre en lumière le marasme idéologique dans lequel nous baignons : ses principaux outils sont la dynamite, le paradoxe, la conciliation des contraires, sans compter l'humour, humour que détenait déjà Socrate en son temps.
Une lecture donc, à la fois étonnante et déstabilisante, mais précieuse aussi, car elle nous apprend, contre la pensée unique, et l'intoxication volontaire des masses par la société du spectacle, qu'il ne devrait y avoir de maison pour la tolérance...
Marc Alpozzo