Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier. (Vauvenargues)
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autobiocinématographie du critique


LE ROMAN DU CINEMA FRANCAIS
LE ROMAN DU CINEMA FRANCAIS


Editions du Rocher, février 2010, 335 pages
19,90 €

CIMETIÈRE DES RÊVES

Certains écrivent pour raconter leur vie. Dominique Borde, critique cinématographique, le fait aussi, mais d’une autre manière. En évoquant les films qu’il a vus ou les acteurs ou les réalisateurs qu’il a croisés.

Qu’ils soient de gloire, de noblesse ou de livres, il faut se méfier des titres. Irait-on imaginer qu’un ouvrage qui se nomme « le Roman du cinéma français » (avec, sur la couverture, une photo tirée des Choses de la vie, modèle de film « Qualité France ») puisse être si cosmopolite dans son contenu ? Les deux cahiers photos sont remplis d’étrangers en situation irrégulière : il y a, certes, Gérard Philipe, Gabin ou Delon ; mais il y a aussi Gina Lollobrigida dans Salomon et la Reine de Saba, Orson Welles dans Citizen Kane, Fellini sur le plateau de la Dolce Vita, Jerry Lewis dans Docteur Jerry et Mister Love, Laurel & Hardy… Maintenant, un coup d’œil sur la table des matières : tiens, des chapitres sur Hitchcock et Mankiewicz, ou encore sur « les belles italiennes » ! Cinéma français, dites-vous ? Le corpus, ici, a des raisons que la raison ne connaît pas.
   
Ce flou serait plutôt une bonne chose —le cinéma est un art qui, dès sa naissance, s’est hâté de franchir les frontières — s’il n’était dû à la conception même de l’entreprise, peut-être un peu audacieuse : ce « roman » du cinéma entend mêler sans trop les distinguer des faits et des jugements. L’auteur, Dominique Borde, que les cinéphiles connaissent entre autres pour les innombrables articles qu’il a publiés dans le Figaro, a sans doute été victime de la lassitude qui finit par gagner tout critique : il a voulu exprimer enfin dans un livre tout ce qu’on ne peut pas exprimer dans le cadre d’un journal. Qu’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas ici de censure, mais il y a certaines contraintes ontologiques qui pèsent sur les épaules de tout critique de cinéma, à commencer par l’obligation permanente de « coller », comme on dit, à l’actualité. Un critique peut dire du mal d’un film — et Dominique Borde, tout en gardant le ton courtois qui caractérise le Figaro, ne s’est jamais privé d’habiller tel ou tel film pour l’hiver. Mais, le plus souvent, l’analyse ne porte que sur un film précis — le film de la semaine. L’œuvre globale d’un réalisateur ou d’un acteur n’est généralement abordée dans un quotidien que lorsqu’arrive l’heure de publier une nécro. Certes, les journaux proposent aussi des « interviews de carrière », mais dans ces cas-là l’interviewer doit, à moins d’être un goujat, s’incliner, sinon s’effacer devant son sujet.
   
Le format « livre » se démarque du format « journal » en ce qu’il permet au journaliste de cinéma de parler de cinéma à la première personne, d’oublier certaines conventions, de se livrer à certaines « réhabilitations » que d’aucuns pourraient trouver incongrues, de révéler des confessions ramassées ici ou là off the record quinze ou vingt ans plus tôt. Il y a prescription. Ou, plus simplement, le temps qui s’est écoulé vient modifier la valeur de certains propos. En 1999, Alain Delon affirmait à Borde : « Il faut vivre avec son temps et, quand on n’a plus rien à faire, se retirer. » Dix ans plus tard, le lama Delon continue de nous servir à boire...
   
Borde n’a donc pas tant écrit « le Roman du cinéma français » que le roman de son cinéma. Et c’est d’ailleurs ce qu’il avoue lui-même, très honnêtement, dès les premières lignes de sa préface : « Aimer le cinéma, c’est se retourner sur sa propre vie et traverser le cimetière de ses rêves, de ses illusions de jadis. » Face à une telle pétition de principe, le lecteur doit se préparer à lire une autobiographie cinématographique de Borde, une histoire due au cinéma bien plutôt qu’une histoire du cinéma. Avec évidemment les limites que cela implique. Car, si certains portraits contiennent des formules d’un rare bonheur et d’une vérité lumineuse — Depardieu acteur n’est-il pas tout entier contenu dans la maxime « On croit qu’il bouffe, mais il déguste » ? —, d’autres sont moins convaincants. On saluera l’effort de Borde pour rendre à Henri Verneuil une « respectabilité » que les critiques ne lui ont pratiquement jamais accordée ; le bonhomme était d’une extrême courtoisie, qualité rare si l’on tient compte de la place qu’il occupait au box office, et a réalisé plusieurs films réellement intéressants ou émouvants (celui qui n’a pas pleuré en voyant Virna Lisi dans la 25e heure est une sinistre brute), mais va-t-on lui pardonner pour autant des monuments de débilité dont on se demande aujourd’hui comment ils purent passer en leur temps pour des films d’action ? Y a-t-il plus bête et finalement plus statique que la poursuite de voitures du Casse ? y a-t-il plus vain que périlleuses cascades de Belmondo dans Peur sur la ville ? plus soporifique et plus embarrassing et même plus vulgaire que les Morfalous ? Quant au mythique Mélodie en sous-sol, il n’est mythique que pour les vieillards qui l’ont vu à sa sortie. Dieu ! que Delon y marche mal ! (Depuis, il a appris à se tenir un peu mieux sur ses jambes.)
   
Borde est d’ailleurs premier à signaler certaines limites de Verneuil cinéaste. Mais quels déséquilibres dans la construction de son ouvrage ! A côté de ce long tunnel sur Tonton Henri, il y a bien sûr tout un tas de chapitres qui, réunis, donnent une idée assez complète du cinéma, français ou non, des années soixante et soixante-dix, mais Hitchcock est expédié en moins de quatre pages, platement informatives. Pourquoi pas, après tout ? Il n’est pas mauvais de briser de temps en temps quelques idoles, et quelque chose nous dit que Borde ne porte pas Hitch dans son coeur. Mais pourquoi ne le dit-il pas franchement ? Comme Hitch est Hitch, ou comme Hitch a été pour Borde un bon prétexte pour interviewer Kim Novak, Borde est bien obligé d’éprouver à son égard une certaine reconnaissance. Et la liberté que le format « livre » était censée offrir au critique est, du coup, un peu rétrécie.
   
Résumons : le Roman du cinéma français ne fera certainement pas un tabac auprès des cinéphiles de vingt-cinq ans. Trop de choses dans ces trois cent trente pages ne leur diront strictement rien. De Funès évoqué comme étant d’abord « le voisin irascible de Papa, maman, la bonne et moi » ? Allons, même Johnny Depp, qui tient de Funès pour un des plus grands acteurs de tous les temps, ne doit pas vraiment connaître ce Papa, maman
   
En revanche, si on a l’âge qui convient — autrement dit, si l’on a connu soi-même les sixties et les seventies —, on lira avec un réel plaisir cette autobiocinématographie, sans pour autant approuver tout ce que dit l’auteur, mais justement parce qu’on se surprendra à discuter mentalement avec lui, ne serait-ce que parce que ses textes possèdent une qualité de plus en plus appréciable de nos jours : ils sont remarquablement écrits.

FAL

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