Il faut compter au nombre des plus grandes découvertes faites tout récemment par la raison humaine l'art de juger les livres sans les avoir lus (Georg Christoph Lichtenberg)
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PARADE
PARADE


Philippe Picquier, janvier 2010
19,50 €

Un superbe roman polyphonique sur des colocataires à Tôkyô. Histoires dérisoires, histoires tristes, histoires d’amour et de haine, histoires de tous les jours, histoires drôles, histoires banales : un récit dont la dimension humaine transcende le cadre volontairement réduit d’un petit appartement.

Transition et glissement

Le style de Yoshida est clair, limpide, concis, précis, sans lourdeur, léger et appuyé sur les détails, héritage de l’art de l’estampe japonaise. On se plaît à écouter s’écouler le flot des paroles simples de ses protagonistes, sorte de ronronnement au début agréable, et progressivement inquiétant. Le sujet ? La vie de cinq personnages, Ryôsuke, Kotomi, Mirai, Satoru, Naoki, déroulée au fil d’autant de chapitres et dans cet ordre. Ces cinq (quatre au début) colocataires vont et viennent, stagnent (beaucoup) et évoluent (peu) au numéro 401 d’un immeuble pareil à cent autres dans la grande capitale du Japon. Chambre commune des garçons, chambre commune des filles, petit living, petit balcon donnant sur le trafic parfaitement régulé d’une route très empruntée, petite salle de bain, lave-linge singulier, dans lequel traîne toujours une chaussette perdue, qui tente de s’échapper par la fenêtre avec ses soubresauts et qui n’est retenu que par un fil : métaphore qui passe inaperçue au début du roman, et qui se révèle essentielle.

Tout n’est qu’allusions et détails progressifs, tout n’est que constante transition d’une psyché vers une autre (les chapitres successifs à la première personne qui n’est jamais la même, qui nous plongent dans autant de stream of consciousness, Virginia Wolf fit de même avec Waves). Les points de vue ne se contentent pas d’être successifs : ils s’imbriquent, s’emboîtent et se complètent ; on ne relit jamais deux fois la même scène, bien mieux, on accède à la mémoire des différents points de vue sur une scène déjà lue, et qui se révèle soit insignifiante, finalement, soit primordiale, alors que pour le personnage qui la vivait elle acquérait une dimension toute autre. C’est ainsi que les  détails les plus troublants finissent par envahir l’espace du récit, comme des scories au début, et comme une avalanche implacable à la fin, le détail le plus étrange étant finalement le plus essentiel, celui des agressions sauvages de jeunes femmes dans le quartier dont l’auteur est en fait connu depuis le début par le lecteur.

Le récit glisse progressivement dans l’inconscient des protagonistes, dans leurs souvenirs et leurs névroses, dans leurs angoisses, dans leurs blocages mentaux, dans leurs peurs refoulées. Parade, tourbillon subtil, rapt du lecteur qui s’abîme progressivement dans la contemplation d’une réalité stagnante, à l’image de Mirai, toujours ivre, Ryôsuke, adolescent devant l’éternel, Kotomi, en survêtement qui passe ses journées à attendre un coup de fil hypothétique avant d’aller retrouver son soi-disant grand amour dans un hôtel pour ‘la chose’ selon ses propres mots, Satoru, le prostitué fin psychologue qui squatte, et Naoki, le seul personnage dont la vie à un aspect un peu plus « professionnel » ou « réaliste », obsédé par la santé… et d’une violence barbare qui ne se peut contenir.

L’art de l’écriture de Yoshida, qui peut sembler pauvre en effets, pauvre en images, ou plutôt aimant l’image grotesque, le style débraillé par un calcul d’économie du verbe, du sens de la formule, (le spectre de l’haiku plane bien souvent sur cette littérature), est en fait l’art du masque : derrière l’apparence relâchée de cette histoire située au début du XXIe siècle, affleurent les métaphores les plus inattendues, les mises en abyme les plus vertigineuses, chaque locataire étant à la fois isolé dans ses tropismes et lié à ses camarades et amis en raison de son inadaptabilité au monde, ou de ses idiosyncrasies qui confinent parfois à la folie, douce ou amère.

Culture et nature

Les actions et les pensées des personnages ne peuvent prendre place qu’au Japon. Toute la culture de ce pays contrasté est distillée, et ajoute au plaisir du récit le frémissement de l’exotisme : séries télévisées sirupeuses, musique pop rose bonbon, bars branchés décalés où l’on se saoûle tous les soirs, forte présence de la prostitution, acteurs en vogue, politiciens et scandales divers, cuisine hétéroclite où Mac Donald’s côtoie les algues noires en sauce, magazines féminins, potins du show business, omniprésence de la notion d’aîné et de cadet (au lycée, à l’université, au travail), allusions aux yakusas, fantômes et esprits, films de l’époque (il est question du festival de Cannes et d’Imamura). La liste serait longue, et elle ressemble sur certains points à ce que l’on pourrait trouver en Occident ; mais tout est sous-tendu par l’héritage culturel millénaire de l’Empire du Japon, et par la particularité de la société japonaise, toujours prise dans le conflit des générations, dans le conflit entre l’ancien et le nouveau. Cette société, piégée dans son manque de repaire et dans son monolithisme, dans ses névroses, dans sa censure permanente de la libération des sens, est superbement mise en scène : à la liste précédente, on peut ajouter en contrepoint ce balancement constant entre la culture superficielle, dénuée de toute intellectualité et dans laquelle évoluent les personnages (notamment la belle Kotomi qui se maquille et s’épile les sourcils en permanence dans le roman) et la nature profondément tourmentée de certains personnages, qui accèdent par ce jeu de masque que l’on évoquait, masques du théâtre traditionnel Nô, à une humanité émouvante, à une fragilité tellement humaine que l’on s’aperçoit au détour d’une page que le récit est une histoire de la douleur d’être né et de la douleur de vivre.

L’ombre du suicide plâne dès le début : Ryôsuke y songe dès la première page du roman ! Et on réalise assez vite que Mirai est probablement une alcoolique dépressive, que Kotomi est en perdition dans une histoire d’amour aussi absurde que celles dans lesquelles son amoureux joue à la télévision, que Satoru dissimule sa nature et son ‘travail de nuit’ en raison d’un blessure secrète, que Naoki est prisonnier de son égoïsme et de ses accès de sauvagerie. La nature de ces anti-héros, sont pris au piège de l’immobilisme, de la culture de l’habitude et du refus du voyage, du changement : Kotomi a voyagé mais pour venir s’enterrer à Tôkyô, Ryôsuke est parti de sa modeste demeure familiale pour venir déprimer à Tôkyô, Mirai s’enfonce lentement dans l’éthylisme et s’endort n’importe où, quasi-morte, à Tôkyô, Satoru investit l’espace privé des inconnus qu’il croise en s’installant pour une mâtinée dans un appartement de Tôkyô, Naoki effectue son jogging sur les mêmes routes, et il ne part pas dans le roman pour le festival de Cannes, il reste à Tôkyô.

Tôkyô, ville-cimetière des espoirs déçus, ville-lumière qui cache le côté sordide des existences de ceux qui croient vaguement en un futur plus ou moins écrit ou crédible : l’appartement 402, celui du voyant, permet de confronter les personnages à la notion de l’avenir ; cet appartement les effraie, ils imaginent toutes sortes d’horreurs qui se déroulent à l’intérieur. Et quand ils réalisent quel est le métier de leur voisin, ils fuient.

Violence et auto-destruction

L’image du suicide et de la complaisance morbide de ces ego fragilisés par leurs expériences passées constitue le cœur du roman : avec un admirable talent, qui conjugue les vertus du fondu-enchaîné à celles de l’introspection la moins pesante et la plus poignante par moments, l’auteur nous fait accéder aux secrets de ces personnages, tous sympâthiques et attachants, en raison de cette fragilité même. Il y des cadavres dans le placard : Ryôsuke et son camarade de classe disparu, Mirai et son ami gay mort il y a un an, qui cristallise son lesbianisme refoulé en compilant des scènes de viol sur une cassette vidéo, Satoru exposé tous les jours à la violence potentielle ou réelle de ses clients, Kotomi et sa vie tout entière qui est un cadavre pourrissant, Naoki enfin, qui défigure les femmes à coups de pierre, scène terrifiante à la fin du roman, où l’auteur fait basculer son récit du côté d’American Psycho avec un style aussi inattendu qu’efficace.

La sexualité des personnages est elle aussi, et dans une perspective d’auto-censure typique de la société japonaise, empreinte de ce désespoir qui entraîne les personnages sur des chemins de traverse : il en va ainsi du chapitre le plus intrigant, lorsque Satoru s’introduit par effraction dans l’appartement d’une jeune femme et finit par lui laisser comme seul témoignage de son passage une photo de son sexe en érection ; image grotesque, créant un malaise qui ne cesse de croître à partir de là. La sexualité dans ce roman est une sexualité liée essentiellement à la pulsion de mort ; certes, on connaît cette parenté, mais Yoshida insiste sur cette filiation : Ryôsuke couche avec la petite amie de son « aîné » à l’Université, et on passe tout de suite à ses crises de larmes incontrôlées, Kotomi décrit le sexe de son compagnon simplement pour nous raconter qu’il fait un concours de vitesse avec lui-même pour enfiler un préservatif, et lorsqu’elle nous décrit son érection, celle-ci s’arrête aussitôt (et au sujet de Kotomi, on apprend par la bouche d’une de ses connaissances qu’elle est une fille qui ne souffre pas et qui ne jouit pas, toute sa vie reflétée par cette métaphore du rapport physique). Mirai fréquente essentiellement des gays et refoule sa sexualité, Satoru est victime du monde de la prostitution (d’où son objectivation de son propre pénis), et enfin Naoki, qui veut faire l’amour dans une salle de classe dans une école primaire, et qui s’arrête soudain en trouvant les seins de son ex petite-amie qu’il a convaincue « obscènes »…

À l’image de l’avortement que subit Kotomi dans le roman, la sexualité et l’amour physique sont le lieu où affleurent à tel point les obsessions et les angoisses, les peurs et les terreurs des personnages que le sexe se ritualise dans une absence totale d’effusion ou de plaisir, et on finit à la fin par  voir Ryôsuke et Kotomo apporter un film pornographique à l’appartement : étrangeté troublante de cette scène où dans le living-room, chacun passe et accomplit ses gestes quotidiens pendant que la télévision affiche une fellation accomplie par une fille que Mirai reconnaît, ce qui lui cause une crise de colère significative…

Errance et permanence

Ce beau roman, œuvre d’un auteur qui a reçu, notamment, le prix Akutagawa pour un précédent ouvrage, Park Life, emmènera le lecteur sur la piste de ces protagonistes qui errent dans la nuit de leurs atermoiements tout en ne cessant jamais d’être humains, trop humains.

La construction du récit, dans ses méandres finalement tous tendus dans une seule direction, celle de l’éternel retour, en dépit de la révélation finale choquante au sujet de Naoki (mais prévisible, sans doute, par une lecture psychologique approfondie), exploite un jeu de collages, collage de cette culture pop représentative de l’époque où fut écrit le roman (2002), collage des différentes strates narratives apportées par la cohabitation de ces cinq colocataires.

Et on est tenté de voir dans ces variations sur le thème de la solitude, de l’anonymat (Kotomi compare l’appartement et la colocation à un tchat Internet !), de la superficialité, mais aussi de la détresse humaine, de l’amitié aussi étrange qu’elle puisse paraître, le rat oulipien « qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». À la différence près que les protagonistes de Parade préfèrent s’enfoncer davantage dans le dédale de leur vie.


Romain Estorc


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