Critiques n.p. L'une des nombreuses méthodes qu'affectionnent les imbéciles pour perdre leurs ami (Ambrose Bierce, Le dictionnaire du Diable)
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« N'avait-il pas seulement cru qu'il écrivait, comme un homme qui rêve assis près de sa lampe ? »


UN BEL IMMEUBLE
UN BEL IMMEUBLE


Champ Vallon, « détours », janvier 2010, 213 pages
17 €

Roman en forme d’hommage au Georges Perec de La Vie mode d'emploi, dont le travail sur la langue ne laisse pas indifférent le linguiste qu’est Michel Arrivé, et roman dans le roman en hommage à la forme romanesque même, Un bel immeuble est un piège pour lecteur qui entrera au 26, bis rue Pougens à Montrouge, sur les traces d’un Joël Escrivant dont la volonté première est de donner à lire un récit épuré. L’Escrivant est-il Perec lui-même ou l’aboutissement de la figure du scripteur à l’œuvre dans les romans de Michel Arrivé, depuis au moins Une très vieille petite fille — où l’écriture est vitale, où l'écriture est tout, absolument — et la Walkyrie et le Professeur, dont le personnage, déjà écrivain, s’appelait Jacques Lécrivain… Voire depuis le début, le premier roman, ce facétieux Les Remenbrances du vieillard idiot (où un professeur, déjà, était à l'écoute de délires littéraires)  Vaste cousinage pour une interrogation récurrente, celle de l’impossibilité d’écrire pour des gens dont c’est la passion ultime et la grande motivation existentielle plus que professionnelle (comme Jacques Lécrivain de la Walkyrie et le Professeur, pharmacien, Joël Escrivant était marchand de voiture de sport), des écrivains du dimanche qui trouvent enfin de quoi donner un sens à leur vie : la prolifération des commérages médiocres du réel (portés par des figures heureuses comme les dames Gandillot et Pinaudier, ses Bouvard et Pécuchet à lui, qui déversent les lieux communs et les petites acrimonies de plus en plus assimilables, par un jeu d'écriture assez fin, aux pensées même de Lescrivain... 

Michel Arrivé nous ouvre tout grand ce modeste immeuble et nous le fait visiter étage par étage, pièce par pièce, méticuleusement : « Champbre de bonne numéro 1 », « Deuxième étage, sur la droite », en revenant autant de fois que nécessaire pour bien épuiser le contenu de ces lieux de vie. Et c’est paradoxalement par le récit des petites misères du quotidiens de chacun des habitants de cet immeuble, et de son histoire même (architecture et cadastre inclus), que le récit de Michel Arrivé nous touche tout en nous montrant bien gentiment qu'il nous cache quelque chose, que ces vies interrogées ne sont quasiment que le support même de l'interrogation, véritable sujet du livre. Que le livre, pour finir, ne parle de rien sinon que du livre qu'il faudrait faire si l'écriture était moins habile à se faufiler loin de ce qu'on en veut faire. 

Roman dans le roman, les tentatives du narrateur de terminer son texte, qui chaque fois lui apparaît réduit, diminué, comme amputé d'une lettres nouvelle à chaque ouverture du fichier, à chaque consultation de l'outil « statistique » qui lui signale l'amaigrissement textuel, signe de la vie même qui s'échappe et le nargue : plus il avance, moins il est constitué. Autant de petits meurtres textuels qui évoquent ceux, ou les quasi-meurtres, les intentions de meurtres qui n'aboutissent pas, qui jalonnent la vie réelle des habitants de ce si bel immeuble, dont la portée tragique et ironique apparaît alors. Une adresse comme une autre, modeste, dont on exprime tout du possible littéraire, le titre lui-même étant déjà ironiquement une invitation à n'ouvrir la porte d'entrée qu'avec prudence...

Facétieux absolument, Michel Arrivé pose un personnage obsédé par une folie, folie douce et esthétisé par une préface programmatique fort cocasse et jubilatoire : avoir été plagié par Lesage (auteur du Diable Boiteux), Zola (surtout son Pot-Bouille) et, bien sûr, Perec lui-même. Plagiat à rebours  qui obsède et invite d'entrée à inscrire la tentative d'écriture dans l'échec, car comment être soi si son œuvre est déjà connue depuis des siècles sous d'autres signatures ?

Un roman qui n'est pas simple, qui est multiple et très littéraire, et qui offre , quand on sait, étage après étage, habitant après habitant, reconnaître qu'il ne s'agit de rien d'autre que de littérature obsédée d'elle-même. La pire obsession, mais la plus réjouissante et la plus belle qui soit.


Loïc Di Stefano


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