SOUS LE SIGNE DE ROME Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? Certainement pas le cinéma… Bien sûr, on pourrait dire que le format de l’ouvrage de Laurent Aknin intitulé
le Péplum est, comme il se doit, « à l’italienne », mais ce serait tordre la vérité uniquement pour le plaisir de faire un bon mot : le « péplum » cinématographique (ou, en anglais, le
sword and sandal film) ne se limite pas aux antiquités de Rome. Après le
Troie de Wolfgang Petersen et le
300 de Zack Snyder, il y aura bientôt le
remake du
Choc des Titans de Louis Leterrier pour rappeler que les Hellènes aussi jouent un rôle important dans cette affaire.
Et d’ailleurs, pas seulement les Hellènes. Avec beaucoup de pertinence, Laurent Aknin inclut dans son dernier chapitre des références aux
Trois royaumes de John Woo. Autre antiquité sans doute, mais finalement assez proche malgré son éloignement spatial et temporel. Après tout, les spectaculaires films chinois qui se succèdent depuis une dizaine d’années sont souvent influencés par le western italien, qui lui-même avait été influencé par le cinéma chinois et par le péplum italien ! Le cinéma a toujours été une machine à bousculer le temps et l’espace, mais cette bousculade n’a jamais mieux été organisée que dans le péplum.
Car ce qui fait du péplum un vrai genre, autrement dit un genre suffisamment fort pour échapper constamment à ses propres limites, ce sont ses deux composantes absolument contradictoires et parfaitement complémentaires : d’un côté,
l’histoire (le
300 déjà mentionné, par exemple, mais on pourrait ajouter, en se cantonnant à des exemples récents, la série
Spartacus dont la diffusion vient de commencer aux États-Unis ou, prochainement, une série en préparation consacrée à la jeunesse Alexandre) ; de l’autre,
la mythologie (Jason, Hercule, Achille, Persée ou Ulysse occupaient les écrans bien avant Batman ou Superman). Cette dualité du péplum — d’autant plus ontologique qu’il traite toujours d’époques où la séparation entre légendes et faits n’existait pas vraiment dans les esprits — lui permet, d’un film à l’autre et parfois à l’intérieur d’un même film (voyez donc
les Titans de Duccio Tessari), d’aller absolument dans toutes les directions, d’aborder tous les thèmes et de travailler dans tous les registres. Il y a des péplums drôles (
Deux nuits avec Cléopâtre, avec la Loren, ou
les Week-ends de Néron, avec une jeune ingénue nommée Brigitte Bardot), des péplums politiques (admirable et complexe
Révolte des gladiateurs de Vittorio Cottafavi), des péplums érotiques (
Caligula tout court ou
Caligula et Messaline, pour ne pas parler de
Néron et Poppée), fantastiques (
Hercule contre les vampires). Et, pour les amateurs de superproductions, il y a bien sûr les innombrables péplums bibliques (
la Bible de John Huston,
les Dix commandements de Cecil B. de Mille,
Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich et Sergio Leone…).
Longtemps regardé d’assez loin et d’assez haut par la critique, sous prétexte qu’il avait donné lieu à des abominations (on pourra conseiller aux insomniaques un
Jules César contre les pirates de la plus belle eau de boudin ou encore un pathétique
Hercule avec Lou « Hulk » Ferrigno), le péplum a fini par être pris au sérieux. Peut-être tout simplement parce que, même si son âge d’or remonte aux années soixante, il n’a jamais disparu des écrans. On reconnaît aujourd’hui que le
Cléopâtre de Mankiewicz n’est pas le navet qu’on avait dénoncé au moment de sa sortie (à cause d’une pipolisation imbécile construite autour du couple Taylor-Burton) et que c’est même un grand film ; on avoue que
Ben Hur est un beau morceau de mise en scène ; que certains films sont pleins de poésie quand les trucages sont de Ray Harryhausen. On se rend compte enfin que le dédain affiché à l’égard de certains films émanait souvent de demi-habiles ignorant que des répliques ridicules du
Colosse de Rome (sur Mucius Scévola) ou de
l’Enlèvement des Sabines avaient souvent été empruntées directement à Tite-Live.
En cent trente pages très copieusement illustrées, Laurent Aknin, tout en ayant l’air de ne pas y toucher, accomplit un petit miracle : son texte offre en même temps un historique du péplum des origines à nos jours et un parcours thématique. Les
aficionados, en lisant certaines pages, auront envie de revoir certains films ; les profanes voudront les découvrir. Les dvd sont là pour leur permettre de combler leurs lacunes.
FAL P.S. — Pour ceux que l’ouvrage de Laurent Aknin, volontairement bref, laisserait un peu sur leur faim, on conseillera la fréquentation de deux terrifiants érudits, Hervé Dumont et Michel Eloy. Le premier, qui fut entre autres directeur de la Cinémathèque suisse, a récemment publié un énorme ouvrage (de plus de six cents grandes pages) intitulé
l’Antiquité au cinéma — Vérités, légendes et manipulations (Nouveau Monde Éditions-Cinémathèque suisse ; v. les sites
Nouveau monde et
Cinémathèque Suisse). Le second, bruxellois, peut vous dire d’un seul coup d’œil que la jupette du centurion en bas à gauche de l’écran est anachronique, puisqu’elle n’est apparue chez les Romains que trente ans après le casque qu’il porte (et d’ailleurs, la couleur de l’aigrette de ce casque est un peu trop foncée…) et sévit impunément sur le site
Peplums.info qu’il enrichit pratiquement chaque jour que Zeus fait.