Ce qu'on appelle parfois la postérité, ce n'est qu'un critique en quête d'un sujet d'article ou un professeur en quête d'un sujet de thèse, qui selon leur humeur ou leur intérêt, tantôt vous porteront aux nues, tantôt vous traîneront dans la boue (Fernand Vandérem, La Littérature)
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« Certains appellent "hommage" ce parasitage du travail d'un autre. Le mot de plagiat conviendrait aussi bien »


JAN KARSKI
JAN KARSKI


Gallimard, « L’Infini », septembre 2009, 194 pages
16,50 €

Yannick Haenel, cofondateur avec François Meyronnis et Frédéric Badré de la revue littéraire Ligne de risque, auteur de Cercle en 2007 (paru aux éditions Gallimard en 2007, prix Décembre et Roger Nimier) a publié à l'automne 2009 Jan Karski (Prix Interallié) dans la collection « L’Infini », dirigée par Philippe Sollers, livre devenu polémique en ce début d’année 2010.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le jeune soldat Jan Karski (1914-2000), qui, prisonnier au début du conflit, a réussi à fuir successivement ses geôliers soviétiques et nazis, devint un résistant et un courrier chargé de relier le Gouvernement polonais en exil et la Résistance polonaise. Après sa visite du Ghetto de Varsovie en octobre 1942 organisée avec d’énormes risques, par deux responsables juifs, l’un bundiste, l’autre sioniste, mais aussi celle d’un « camp de la mort » (sa localisation ne fait pas l’unanimité parmi les historiens), il a cherché à alerter notamment la « conscience du monde » jusqu’en 1945 sur la politique d’extermination des Juifs menée par les Allemands en Europe, particulièrement en Pologne. Cette mission et ses appels à sauver les Juifs lui ont valu d’être élevé à la dignité de « Juste parmi les Nations » en 1982, décernée par le Mémorial Yad Vashem au nom de l’Etat d’Israël.

Haenel se serait contenté de « plaquer sur le passé des idées qui sont dans l'air du temps » (Annette Wieviorka).

L’ouvrage de Yannick Haenel est divisé en trois parties. Le premier chapitre est construit à partir d’extraits de son entretien (réalisé dans les années 1970) avec le réalisateur Claude Lanzmann dans le film Shoah (présenté en 1985). Le deuxième chapitre est un résumé du livre de Jan Karski, Story of a Secret State (Emery Reeves, New York, 1944 ; réédité en 2004 aux Editions Points de mire, collection « histoire », sous le titre Mon témoignage devant le monde). La dernière partie est une fiction construite et imaginée à partir de plusieurs ouvrages dont Karski, How One Man Tried to Stop the Holocaust de E. Thomas Wood et Stanislas M. Jandowski (John Wiley & Sons, New York, 1994). C’est surtout le dernier chapitre qui a fait polémique en France ces dernières semaines, les autres parties étant taxées de plagiat par Claude Lanzmann.

« Certains appellent "hommage" ce parasitage du travail d'un autre. Le mot de plagiat conviendrait aussi bien »
(Marianne, 23 janvier 2010).

Pour l’historienne Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah, le livre de Yannick Haenel est un « faux témoignage » (L’Histoire, n° 349, janvier 2010). Il livrerait davantage son point de vue sur la faillite et la complicité des Alliés au sujet de la Shoah (« anéantissement » en hébreu) que celui du témoin que fut Jan Karski au regard des quelques sources disponibles. Le roman accorderait a posteriori un intérêt central à l’extermination dans les représentations et les enjeux de l’époque, y compris pour Jan Karski, ses motivations patriotiques passant au second plan derrière celles du sauvetage des Juifs en Europe. Ainsi, dans les mémoires de Jan Karski parus en 1944, Histoire d’un Etat secret, une dizaine de pages seulement ferait allusion à la Shoah. L’historienne reproche également le portrait peu flatteur fait à Franklin D. Roosevelt lorsque Karski, en juillet 1943, témoigne des horreurs des ghettos et des camps. Le président américain est dépeint en obsédé lubrique, plus attiré par les jambes d’une charmante secrétaire que par le sort des Juifs. Celui-ci, visiblement agacé, masquerait à peine son ennui. La réunion entre les deux hommes, en présence de l’ambassadeur polonais, a bien eu lieu. Cependant, ajoute l’historienne, le résistant dans ses mémoires ne décrit pas l’entrevue et Roosevelt sous un angle défavorable. Selon elle, le roman est chargé « idéologiquement » de critiques contre les Alliés, complices de l’anéantissement de millions de Juifs et de la volonté de l’écrivain de réhabiliter l’honneur de la Pologne réduite seulement à l’antisémitisme dans le film de Claude Lanzmann (1). Le roman, commettant une régression historiographique, ignorerait les travaux des historiens pour imposer des thèses contestables :

« Mais la culpabilité des nazis n’innocente pas l’Europe, elle n’innocente pas l’Amérique. Le procès de Nuremberg n’a pas seulement servi à prouver la culpabilité des nazis, il a eu lieu afin d’innocenter les Alliés » (p. 167).

« Ce n’est pas la Pologne qui a abandonné les Juifs, ce sont les Alliés » (p. 181).
 
Yannick Haenel, comme Jonathan Littell (l’auteur des Bienveillantes, Gallimard, 2006), appartient à cette jeune génération qui n’a pas vécu l’Holocauste et qui n’a pas les scrupules des aînés pour utiliser la question toujours sensible de la Shoah comme matériau littéraire. Dans son blog, l’écrivain, au sujet de la récente commémoration de la libération d’Auschwitz (et des controverses liées à son œuvre) écrit que le « début de XXIe siècle coïncide justement avec l’époque de la disparition inéluctable des témoins. Comment la mémoire va-t-elle se perpétuer ? S’arrêtera-t-elle ? Une époque nouvelle s’ouvre dans l’histoire de la transmission, dans laquelle l’imagination, qu’on le veuille ou non, a un rôle à jouer. L’imagination possède une faculté d’empathie. La littérature pourra-t-elle faire quelque chose pour les témoins disparus ? Sera-t-elle capable de témoigner pour eux ? Je le pense : la littérature, en tant que mémoire vivante, est une forme de langage qui transporte du temps. Je cherche une littérature qui fonde sa légitimité dans la tension entre le documentaire et la fiction, entre l’histoire et la poésie, entre le représentable et l’irreprésentable. C’est sur cette ligne de crête, en questionnant la frontière elle-même, qu’à mes yeux se déploie la littérature à venir ». Dans la note introductive de son roman, comme conscient des critiques possibles qui pourraient lui être faites, l’écrivain prévient les lecteurs que « les scènes, les phrases et les pensées […] relèvent de l’invention ».

« Qui témoigne pour le témoin ? »
(Paul Celan)

La critique la plus virulente contre le livre de Yannick Haenel a été portée par Claude Lanzmann. Ce dernier a d’abord reproché dans le magazine Marianne daté du 23 janvier le plagiat sans autorisation de son œuvre Shoah et les mensonges de l’auteur qui aurait « falsifié l’histoire ».

« J'ai honte d'être resté si longtemps silencieux après la parution du « roman » de Yannick Haenel, écrit-il dans l’hebdomadaire. Ce livre est une falsification de l'Histoire et de ses protagonistes ».

Peut-on faire une fiction en ressuscitant un personnage historique, en lui prêtant des propos qu’il n’a pas tenus, peut-être jamais pensés ? La question divise jusque dans les rangs des historiens et des écrivains. Quel parti aurait pris Marguerite Yourcenar, l’auteur des inoubliables Mémoires d’Hadrien, dans l’actuelle controverse ? L’empereur qu’elle décrit correspond-il au véritable dirigeant romain du IIe siècle après Jésus-Christ ? La réponse est évidemment négative. Les trous de l’histoire sont ici comblés par la libre vision d’une romancière qui ne prétend pas établir la vérité d’un temps ou d’un homme.

Un écrivain a le droit d’occuper le terrain de l’histoire qui offre un matériau formidable à l’imagination littéraire, nul ne pouvant s’arroger une sorte de « pré carré » du champ historique. Yannick Haenel a raison de prévenir, au début de son livre, ce que nous citions déjà plus haut : « les scènes, les phrases et les pensées […] relèvent de l’invention ». Cette note a le mérite de la clarté et s’oppose à l’hallucinante position, à but commercial, d’un Dan Brown qui écrivait en introduction de son Da Vinci Code que « toutes les descriptions de monuments, d'œuvres d'art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérés ».

Cependant, certaines critiques ne sont pas dénuées de fondement en soulignant la confusion des genres dans l’œuvre de Yannick Haenel. Celle-ci se présente d’abord comme un roman mais il crée lui-même le doute en le partageant en trois chapitres, les deux premiers étant des résumés d’entretiens et de mémoires d’un témoin qui présente « ses » vérités, avec beaucoup d’émotions, et celle de l’écrivain qui pense ressusciter « son » témoin. Or, le roman Jan Karski n’est pas seulement un roman. L’est-il d’ailleurs ? Il serait plus juste de parler d’une sorte d’avatar littéraire associant plusieurs procédés, y compris non romancés. La forme choisie trouble à dessein le chemin balisé et ardu de l’historien. Il est d’ailleurs étonnant que peu d’historiens aient mesuré la portée réelle du projet. Un entretien et des mémoires ne sont pas des inventions littéraires. Ils sont des témoignages et cherchent à reconstruire le réel. Par nature, ils sont basés sur les souvenirs et les émotions et ces matériaux sont utiles en histoire pour donner, en les croisant à d’autres sources, sens au passé. Ils sont, par nécessité scientifique, toujours discutables. La fiction quant à elle n’est qu’imagination, discutable aussi du point de vue littéraire. Yannick Haenel a le droit de prêter les pensées ou les propos qu’il souhaite aux personnages du… troisième chapitre. C’est la liberté de l’écrivain en effet. Comme c’est le droit et le devoir des historiens de contester la thèse du livre, construite a posteriori, sur la place centrale qu’aurait dû occuper la Shoah dès 1943 (l’histoire, ce sont des faits qui ne sont pas malléables comme ceux de l’uchronie) et l’accusation portée contre les Alliés qui auraient laissé se dérouler le processus de l’extermination.

Le débat devrait donc porter, selon nous, non sur la possibilité qu’a l’écrivain de solliciter l’histoire (des pans entiers de la littérature depuis Homère et la guerre de Troie, en passant par Alexandre Dumas et ses fresques sur la société sous Louis XIII, devraient alors être remis en question) mais sur la définition même de l’ouvrage de Yannick Haenel. Philippe Sollers avait-il raison de publier dans cette collection le livre de son auteur ? N’aurait-il pas mieux figuré dans celle des « Essais Gallimard » ? N’eût-il pas été plus judicieux d’inverser les chapitres, le dernier ouvrant le « roman », les autres servant, par de larges extraits non résumés (il faut insister sur ce point), d’annexes voire de pièces à conviction ? Le procès d’Haenel ouvert par Claude Lanzmann n’est pas terminé. La polémique devrait continuer à enfler avec la prochaine diffusion, en mars, sur la chaine Arte du film intitulé Le Rapport Karski qui dévoilera des pans méconnus de l’entretien de l’ancien courrier polonais qui n’avaient pas été gardés lors de la diffusion de Shoah en 1985.

Quant au débat sur la responsabilité des Alliés dans l’extermination des Juifs (il n’est pas inutile de le rapprocher des polémiques sur l’attitude de l’Eglise catholique pendant la guerre), le livre a au moins eu le mérite de relancer spectaculairement la question auprès de l’opinion. Aux historiens de répondre désormais aux interrogations qu’il soulève et sur lesquelles ils débattent depuis plusieurs années (2).



Mourad Haddak

(1) Jean-Yves Potel, La Fin de l’innocence : la Pologne face à son passé juif, Autrement, février 2009.

(2) Martin Gilbert, Auschwitz and the Allies, Holt, Rinehart and  Winston, New York, 1981.

Wyman David S., L’abandon des juifs. Les Américains et la Solution finale, préface d’Elie Wiesel et postface d’André Kaspi, Paris, Flammarion, 1987.



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