La métaphysique du funambule «Un fou s’avance, Et danse. Silence… Lui, où ? Coucou. » (Jules Laforgue) Une vague silhouette, que l’on croirait dessinée à la main, se détache sur un fond de nuages grisâtres. Un fil coupe le ciel en deux. Pas de doute, la couverture porte vers le rêve, et l’on pressent que le récit sera évanescent et poétique, comme le préfigure le titre, citation du poème Lockley Hall de Tennyson. La photo (car il s’agit bien d’une photographie) renvoie à une date : le 7 août 1974, à un lieu, le World Trade Center, point de départ de la dernière rêverie métaphysique de Column Mc Cann, qui n’a pas son pareil pour susciter un monde. Une trame historique Les années 70 aux Etats-Unis appartiennent désormais à l’histoire. L’auteur fixe sur cet instantané du 7 août une kyrielle de personnages marqués, voire blessés par leur époque. Nombre d’entre eux pansent la plaie encore sanguinolente d’un ou de plusieurs fils perdus pendant la guerre du Viêtnam. Cependant, le contexte historique n’est qu’un prétexte, un socle : les protagonistes, putes, curés ou peintres, ont une bonne part d’intemporel. Bien sûr, quelques concessions sont faites au folklore des 70’s : Mc Cann nous épargne les pattes d’eph, mais fait un clin d’œil aux débuts de l’informatique avec ses cartes à trous, et recourt à l’antique cabine téléphonique durant tout un chapitre. Gloria, une des femmes admirables du livre, est marquée par une histoire plus ancienne, celle de l’esclavage, qui la poursuit dans ses relations complexes avec les blancs. Le dernier chapitre, enfin, débouche de façon inattendue sur un futur 2006 avec le World Trade Center (curieusement traduit par : « World Trade Centre ») comme trait d’union : le 7 août conduit au 11-Septembre. L’espace subit un traitement analogue à celui du temps dans ce roman construit comme un prisme. Partout à la fois Chaque personnage porte son regard, ses racines, son pays. L’histoire s’ouvre sur l’Irlande, terre natale de deux protagonistes qui se retrouvent, des années plus tard, à cet immense carrefour : New York, où se côtoient toutes les origines, du Ghana à l’Amérique du sud en passant par l’Italie. L’auteur nous balade dans les bas-fonds du Bronx où vit Gloria, ainsi que dans les quartiers chics où Claire, la femme du juge, reçoit cette dernière pour pleurer leurs fils disparus dans les mêmes circonstances. Une fenêtre, enfin, est ouverte sur un institut d’informatique en Californie. Dans ces lieux se font entendre des voix multiples et discordantes. À chaque chapitre sa narration, l’auteur joue avec les « je », les « il », chaque personnage tour à tour nous livre sa parole, à l’image de cet étrange chapitre construit sur des appels téléphoniques : les petits génies de l’informatique piratent les cabines de Manhattan pour entendre en direct des témoignages sur l’événement : le funambule qui a tendu une corde entre les deux tours est-il, oui ou non, tombé ? Des voix, au hasard des cabines, résonnent, plus ou moins coopératives, jusqu’à cette femme sans visage au beau langage, dont le verbe suffit à éveiller des sentiments… Pourtant, le chœur est disharmonieux. Les solistes n’ont pas du tout la même tessiture ! Quand Tillie la pute du Bronx donne de la voix, le langage est fleuri, elle le sait et elle en joue, traitant le juge de « vioque » en envoyant ch… la société… Mais cette rose sauvage sait aussi réciter des poèmes persans. Quelle contraste avec les paroles tout en retenue de Claire la bourgeoise empruntée et délicate ! Aux voix correspondent la multitude de regards. Au croisement de tous les points de vue, un fil directeur : celui du funambule. Les passants le contemplent de la chaussée sur laquelle il menace de s’écraser, Claire et ses camarades de deuil l’observent d’un peu plus haut, du toit d’un immeuble, mais ne distinguent qu’une silhouette encore inaccessible. Le juge Solomon, lui, le surplombe lorsque, redescendu de son perchoir, il se présente au tribunal. Le funambule est aussi magicien : au terme du livre, le prisme fusionne, les discours s’unifient pour former une harmonie, tel est le tour auquel Mc Cann est habile. Et c’est Gloria qui, ingénument, nous livre la clef du récit : « Comme c’était curieux d’être chacune dans sa petite tour avec l’impérieux besoin de parler, chacune dans son histoire, un récit bizarrement entamé par le milieu qu’il fallait aider à sortir, pour qu’il ressemble finalement à quelque chose de logique. » Le funambule, figure christique et fil du récit. Tout part de ce personnage central : chaque protagoniste a été témoin de cet événement du 7 aout 1974 : un homme est passé d’une tour à l’autre en marchant sur une corde sur le world trade center. Cependant, le fil est trop ténu, et la cohérence le soutient au fur et à mesure que s’assemblent les pièces du récit. Corrie, le prêtre d’origine irlandaise, offre le café et du réconfort aux putes du Bronx, à Jazzlyn et à sa mère Tillie en particulier. Tillie passe devant le juge Solomon pour une peccadille, lequel juge se trouve être l’époux de Claire qui reçoit dans son bel appartement Gloria, rencontrée par annonce, pour pleurer ensemble leurs fils fauchés aux Viêtnam. La boucle est bouclée quand Gloria adopte les filles de Jazzlyn et les amène à Claire… Le monde n’est pas si vaste dans la toile du funambule ! Ce dernier assure les liens spatio-temporels : le fil relie les tours (« chacune dans sa petite tour ») et les époques entre elles. Sur la photo de l’exploit, reproduite dans le livre, « L’avion disparaît, l’homme arrive à l’extrémité. Rien ne s’écroule ». Comme si Mc Cann tentait de saisir l’intemporel dans cet instantané. Dieu ? « J’sais pas qui c’est, dieu, mais si je le croise un de ces quatre, je le colle dans un coin jusqu’à ce qu’il avoue ». Pour Tillie, la sentence est sans appel : Dieu a perdu sa majuscule et sa majesté. Et pourtant, des profondeurs du Bronx, elle continue à l’invoquer : « Eh, Dieu, pourquoi tu m’as laissé faire ? » en écho au Christ sur le mont des oliviers. La situation de Corrie, le curé du Bronx aux veines de toxico, n’est guère plus reluisante, « j’étais là à trembler avec mon Dieu et mes douleurs coincés à l’intérieur ». Il va pourtant trouver le paradis perdu, le divan d’Adelita, sa bien aimée. Après sa mort en martyre, cette dernière invoquera cet instant d’éternité et gardera le sofa comme une relique. Il reste l’étrange figure, sautillante, évanescente, du funambule. C’est un personnage opaque, et un peu magicien, qui se laisse porter par la croix et ne tombe pas, à la « collision des histoires ». Il semble cependant pris au piège dans une « glu ontologique », ce ciel lourd qui le tient en suspend entre une possible transcendance et une immanence faite des regards rivés sur sa possible chute. Ainsi en est-il de ce roman, une œuvre évanescente, suspendue entre les mystères du ciel et les vicissitudes de la terre, tentant d’embrasser le Vaste Monde à travers un immense poème de regards. Zoli se terminait dans un souffle, Et que le vaste monde… s’éteint tout doucement sur un cœur qui bat. Elsa Bénéjean
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