Je n'ai jamais pondu un oeuf de ma vie. Et pourtant je m'estime plus qualifié qu'une poule pour juger de la qualité d'une omelette. (Max Favalelli)
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quarante années de correspondances


A MES PROCHAINS
A MES PROCHAINS
Lettres 1943-1984


La Table Ronde, « vermillon », octobre 2009
20 €

La correspondance d’Antoine Blondin

Inimitable Blondin ! Jusque dans sa correspondance la plus simple, la plus courte, on retrouve l’efficacité de son style, ses plus simples jaillissements de la langue. On connait bien sûr l’auteur d’Un signe en hiver pour ses bons mots, son ton souvent léger, la force tragique aussi de ses romans, ses nouvelles, ou de ses scénarios de films. Le voilà maintenant présenté dans sa version d’épistolier.

Cent trente sept lettres, cinq correspondances, quelques grivoiseries, et surtout, un ton qui prend très souvent celui de l’angoissé, de l’homme qui doute. À mes prochains : autant de proches, autant d’intimes qu’il aimait aimer ; autant d’êtres chers qu’il désirait avoir physiquement auprès de lui. Ses parents à qui il écrit cette première lettre pleine de tendresse et de reconnaissance, dont les premières lignes sont ainsi écrites : « Si mon exil dure assez longtemps pour faire de moi un homme, je veux que vous sachiez combien fut merveilleuse l’enfance que vous m’avez faite. » Parents chéris à qui il ne manque d’écrire régulièrement de ses années de S.T.O. jusqu’à son retour d’Allemagne. Son ami Roland, qu’il appelle affectueusement « Mon petit Roland », et auquel il confesse ses doutes les plus sévères : « Le grand air, la solitude, la mer, toutes ces denrées subtiles retrouvées, si elles m’arment pour notre hiver n’assaisonnent guère le mauvais ragoût que je m’évertue à grand-peine à mijoter : je porte un mauvais sujet et un livre régressif. Cela m’écœure sans arriver à m’angoisser. J’ai envie d’en changer pour une petite histoire en forme de longue nouvelle filée. » Ou Roger Nimier, une autre de ses fortes amitiés, auquel il se confie sans fards, homme avec lequel il noue une relation suffisamment intime, à tel point qu’il n’hésite pas à lui avouer par exemple à propos de son roman en cours : « J’irai ensuite me cacher pour finir ma connerie très affligeante. » À Michel Déon, ce prochain, pétrie de doutes lui aussi ; il le rassure : « Où tu as tort, c’est de penser que ton roman est raté. Tous nos romans sont ratés, pour nous ; peut-être pas pour les autres. »

À mes prochains porte donc un titre qui en dit long sur ses relations épistolaires entretenues de manière très irrégulières, certes, mais fidèlement tout au long de quarante longues années avec ceux dont il partageait la vie et, sans qui, il n’aurait pu aller jusqu’au bout de la sienne.

Que ce soit ses lettres longues ou la moindre carte postale, voilà qu’il nous apparait qu’Antoine Blondin n’écrivait jamais à la légère. Quarante années de correspondances sont ainsi reprises ici ; peu de lettres en somme, une quantité qui rejoint la minceur d’une œuvre pourtant forte, colorée, à l’image d’une vie, difficile souvent, mais pleine de grivoiseries, se partageant entre Tours de France, voyages, mais aussi la difficulté d’écrire ; sans oublier bien sûr ses « prochains » : autant de visages, autant de figures qui colorent le paysage littéraire, qui occupent sa vie et sa pensée ; le destin d’un homme joyeux et vagabond à l’extérieur, mais pétrie à l’intérieur d’une angoisse existentielle, de doutes profonds qui gravent une vie. C’est d’ailleurs à sa mère, en 1943, qu’il écrit ces quelques lignes : « Spirituellement, l’ascendant progressif que je prends sur mes camarades de chambre m’est un réconfort puissant. Je cherchais un sens profond à ma présence ici, je l’ai trouvé. Elle doit être celle d’un pitre et celle d’un chef. » Voilà qui est dit ! Ces correspondances sont ainsi l’expression de la vie d’un singe en plein hiver, parfois dégouté d’écrire, jamais d’aimer, jouant les bohèmes, les insouciants, et qui a fini par accepter son image de joyeux drille, de poète ami de la bouteille et de la fête. Ces quelques lettres, ces quelques cartes postales sont précieuses pour les amateurs de Blondin : elles nous dévoilent un tout autre personnage que celui que l’on croyait connaître jusqu’ici. Celui d’un homme prenant ses responsabilités de fils et de français ; celui d’un homme obsédé par son passé, le sens de sa vie, le sens de la famille et de l’amitié fraternelle. C’est le portrait d’un homme qu’il nous dessine, dans ses lettres ou cartes postales parfois reproduites dans ces pages, selon un graphisme rond, dont la particularité essentielle, exquise, était de ressembler à celle d’un enfant, caractéristique d’un Blondin qui semblait avoir du mal à assumer sa condition d’adulte. Un adulte en proie au difficile métier de vivre, souvent insatisfait ; occupé autant par l’écriture que par ses prochains, conscient du désordre dans lequel il se débattait, et se demandant sans cesse, ce que la vie avait fait de lui. Autant baladin qu’écrivain épris de doutes, c’est surtout l’âme d’un poète que la vie n’épargne pas toujours que l’on lit s’exprimer silencieusement dans cette correspondance, dont la densité, la force n’a d’égale que la minceur.


Marc Alpozzo


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