DES LIMITES DE LA NOSTALGIE En 1923-1924, Nikolaï Lvov fait paraître Souvenirs d’antan dans La Pensée russe, revue d’émigration basée à Paris. Tableau de la société russe d’avant la révolution, le livre est destiné à des compatriotes que l’exil a privés de leur patrie. Mais la publication de ce texte en français, près de cent ans plus tard, laisse perplexe. Au commencement était la nostalgie… Le livre s’ouvre sur un chapitre remarquable : un tableau du Moscou des années 70 du XIXe siècle, dressé dans une prose poétique que la nostalgie conjuguée de l’enfance et du pays abandonné nimbe d’une lumière particulièrement enchanteresse : « La ville ne s’était pas encore coupée de la campagne… Dans les hôtels particuliers, tout le monde se connaissait : tous se considéraient comme des parents… Les obligations quotidiennes des parents et les fonctions qu’ils remplissaient ne les isolaient pas de leurs enfants…Quel charme empreint de mystère résidait dans les recoins déserts de Moscou, près de l’enceinte d’une vieille église… ». Les notations, le recours à l’imparfait, l’absence de personnage identifié et d’amorce d’intrigue construisent une atmosphère idéalisée, particulièrement réussie, propre aux souvenirs heureux. Nikolaï Lvov aurait pu s’arrêter là, ayant livré à ses lecteurs un chant d’amour au passé disparu, capable de toucher toute personne perméable à ce genre de sentiment. Au milieu, le lecteur regrette Tolstoï… Malheureusement, le livre compte encore cent cinquante pages, narrant à la première personne, quelques épisodes de l’enfance d’Aliocha, jeune membre d’une noblesse russe à la fois libérale et attachée aux valeurs slavophiles. Et progressivement, le lecteur se désintéresse. Il ne trouve en effet dans ces pages que la chronique, honnête certes, mais déjà lue, d’une fin d’enfance banale. Quelques conflits avec l’entourage, une amourette avec la cousine, entraînant plusieurs épreuves à surmonter, un portrait énamouré de la mère et admiratif du père, que viennent entourer, puisque cela se passe en Russie, les figures archétypiques de la domesticité (la servante fidèle, la niania, le précepteur obtus…) ou Ivan, le fou du village, qui « se signait à mauvais escient ». C’est qu’au-delà de ces clichés, le texte de Nikolaï Lvov souffre de la comparaison inévitable avec le grand modèle tolstoïen que constitue Enfance, Adolescence, Jeunesse. Certes, l’époque n’est pas tout à fait la même (Tolstoï parle de la fin des années 1830), mais le contexte sociopolitique ne constituant, surtout chez Lvov, qu’une toile de fond fort discrète, on ne trouvera guère dans Souvenirs d’antan quelque chose qui n’ait pas déjà été dite, avec bien plus de richesse et de complexité, dans l’œuvre du géant des lettres russes. Autrement dit — un peu brutalement — : n’étant pas Tolstoï qui veut, autant lire Enfance, Adolescence, Jeunesse (1). Et à la fin était toujours la nostalgie Reste alors la nostalgie. « Ce temps n’est plus où la prière nous réconforte et où notre cœur est accueillant… Ce temps est révolu, où les pensées sont pures et le rêve si envoûtant… », constate amèrement le narrateur dans les dernières pages de son livre, avant d’écrire, pour clore l’ouvrage, qu’il sait désormais que « ces jours lumineux ont existé et que d’autres viendront encore. » Les phrases prennent tout leur sens lorsqu’on les resitue dans le contexte où elles ont été écrites (dans les années 1920, en émigration) et résonnent, pour cette raison, de façon poignante. On comprend aussi qu’elles pouvaient retentir avec une grande force émotionnelle parmi les membres de l’émigration russe, qui vivaient alors à Paris, regrettant leur patrie et désespérant d’y retourner. Mais étant donnée la valeur documentaire et littéraire mineure de Souvenirs d’antan, on peut en revanche être dubitatif quant à l’intérêt de ces « souvenirs » pour le lecteur français du XXIe siècle, alors même qu’il ignore toute nostalgie profonde de la Russie des années 1870. André Donte (1) Disponible en Folio Classique dans la traduction de Sylvie Luneau, avec une préface de Miche Aucouturier.
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