Sans être absolument indispensable, la critique répond, dans une certaine mesure, aux besoins de trois classes de citoyens : les lecteurs, auxquels elle fournit des informations ; les auteurs, auxquels elle fournit de la réclame ; les critiques, auxquels elle fournit de la copie (Fernand Vandérem, La Littérature)
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« Il faut tout le temps qu’on se creuse la cervelle pour détourner habilement les règles. »


CE QUE J'AI VU ET POURQUOI J'AI MENTI...
CE QUE J'AI VU ET POURQUOI J'AI MENTI...

Judy Blundell
Traduit de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère


Gallimard Jeunesse, « hors série », janvier 2010, 286 pages
12 €

Devenir adulte ?
Facile ! devenir aveugle et menteuse...


Voilà un roman qui se lit comme un apprentissage. Lequel ? Devenir adulte.

C’est un récit qui a des ancrages dans l’Histoire, c’est toutefois une toile de fond qui permet de développer un personnage féminin fantastique. Cette adolescente va vivre la plus cruelle des expériences. Elle découvre la vérité sur ses parents, ce qu’elle trouve, jalonnera sa vie à jamais. Le contexte se résume facilement. Beverly, sa mère et Evelyn, dite Evie, notre héroïne attendent le retour du beau-père, Joe Spooner, du front de la Seconde Guerre Mondiale. Le constat est simple, pauvre à son départ, il revient avec des cadeaux, deux superbes bijoux d’une part et d’autre part il peut ouvrir des magasins d’électroménager. Il envisage même si ses affaires continuent à prospérer d’acheter sa propre maison puisque cette famille dort sous les toits d’une grand-mère acariâtre, mauvaise et digne du meilleur agent du KGB. De plus, cette grand-mère détestée de sa belle-fille supporte difficilement cette promiscuité.
   
Tout ira bien jusqu’au jour où Joe décide d’emmener femme et enfant en vacances à la veille de la rentrée scolaire à Palm Spring, loin donc de Brooklin. Les événements vont alors s’enchaîner très rapidement. Le décor pour cette terrible confrontation est en place.

La force de ce volume réside dans la confrontation de deux univers et dans le tissage de deux drames.

* Premier argument, ce livre dénonce le racisme de manière directe mais très subtile. Lors d’une excursion, Evie découvre la présence réelle de la ségrégation, elle s’interroge, après une seconde guerre si terrible pourquoi ne met-on pas fin à cet état de chose ? La réponse est nette, froide cassante même, c’est le miroir parfait d’une Amérique au prise avec ses divergences : « Pense un peu au reste du monde, tout est affaire de ségrégation. Entre les riches et les pauvres. Ici, les gens de couleur ont de la chance, d’une certaine façon. Ils ont des panneaux, ils ne peuvent pas se tromper. Tandis que nous, on vit sur des malentendus. Il faut tout le temps qu’on se creuse la cervelle pour détourner habilement les règles. » 

* Second argument, la guerre n’est pas terminée et l’antisémitisme non plus. À l’hôtel, les Spooner vont devenir amis avec les Grayson, Joe a comme projet de racheter le bâtiment où ils logent. Cette vente tombe à plat lorsque le directeur découvre la religion de Grayson : juifs, ils doivent quitter l’hôtel sur le champ. Mais plus profondément, Joe revient avec un secret. Un homme, ayant servi sous ses ordres, représente une menace pour lui : Peter Coleridge. Celui-ci va les suivre à la trace et les rejoindre au soleil de Palm Spring. Le drame se noue : le jour où une tempête menace, les Spooner et Peter sortent en mer, le jeune homme ne reviendra pas vivant… un procès se tient et le titre de l’ouvrage s’explique… Comme l’avait dit Peter avant sa mort, chacun doit payer pour ses actes, quitte à en payer le prix fort. Evie prend son épée (la vérité) et devient un ange rédempteur.
   
Le plus fort, le plus captivant est la métamorphose de cette enfant, elle va connaître ses premiers émois amoureux, ses premières jalousies et sa dernière manipulation, à l’issue de cette expérience elle contrôlera enfin sa vie, de cette abomination naîtra la délivrance : « Je serais diseuse de vérité, et ce, dès aujourd’hui. Ce sera dur. Mais j’étais plus dure. »


C’est un hymne à la compréhension d’autrui, à la liberté d’agir et de penser, une dénonciation des spoliations de la liberté individuelle. Un regard acide sur les adultes, ou plutôt l’homme en général, de ses petites arnaques à sa plus grande mesquinerie. Un livre qui fait grandir. Dès la 4e.



Céline Le Couëdic-Doffémont



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