Je n'ai jamais pondu un oeuf de ma vie. Et pourtant je m'estime plus qualifié qu'une poule pour juger de la qualité d'une omelette. (Max Favalelli)
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« là où il y a de la merde à ramasser, aussitôt, sans rien y comprendre, tu l’empoignes »


ENTERREZ-MOI SOUS LE CARRELAGE
ENTERREZ-MOI SOUS LE CARRELAGE

Pavel Sanaïev
traduit du russe par Bernard Kreise


10/18, avril 2010 (Les Allusifs, janvier 2009), 266 pages
7,40 €

Une chronique entre rire et larmes

 

Avec Enterrez-moi sous le carrelage, Pavel Sanaïev offre au lecteur le récit de quelques épisodes d’une enfance aberrante, soumise aux diktats irrationnels d’une adulte délirante. Démontrant un indéniable talent de conteur, mais sans vraiment dépasser les limites de son sujet.

Quand le délire devient la norme

Très souvent, un auteur attend de longues années et plusieurs livres avant de voir enfin l’un de ses textes traduits. Pour Pavel Sanaïev, il en est allé tout autrement, puisque Enterrez-moi sous le carrelage est le premier roman d’un scénariste de quarante ans. Le succès du livre en Russie est sans doute pour beaucoup dans ce prodige.

L’auteur y donne la parole à Sacha Savéliev, qui narre, d’un point de vue parfois adulte, mais le plus souvent enfantin, quelques épisodes de son enfance. Le garçon vit avec ses grands-parents maternels, son père étant mort et sa mère l’ayant abandonné pour un « nain alcoolique » (dixit la grand-mère). Femme délirante et tentaculaire, cette dernière fait tourner son entourage en bourrique, à coup de nosophobie, de chantage affectif et d’insultes hallucinantes. À son petit-fils qui veut faire un tour de grande roue, elle rétorque que « pour y aller, il faut un certificat médical » et que pour lui, « avec [son] hypertension crânienne, personne ne [le lui] délivrera ». Quand son mari lui offre un magnétophone Philips, elle le traite de crétin : « là où il y a de la merde à ramasser, aussitôt, sans rien y comprendre, tu l’empoignes », rugit-elle. Quant à sa fille (la mère de Sacha), elle récolte la fine fleur des élucubrations maternelles : la jeune femme n’est « même pas une pouffiasse », « même pas une femme » : « on devrait jeter tes organes aux chiens parce que tu as eu l’impudence de mettre un enfant au monde », conclut la vieille.

 Il va de soi que ce personnage est le cœur du roman : c’est la grand-mère qui assigne aux autres leur rôle, c’est elle qui insuffle au texte cette tonalité grotesque suffisamment rare dans la prose actuelle pour mériter le détour du lecteur. Si les larmes se mêlent aux rires, si le sublime naît parfois du trivial, c’est bien grâce ou à cause de l’aïeule. Les rires de l’enfant, face à sa mère humiliée, c’est pour éviter une nouvelle colère de la grand-mère qu’ils retentissent !

Au fur et à mesure qu’il avance dans le livre, le lecteur parvient néanmoins à deviner la vérité derrière le double écran que constituent la logorrhée délirante de l’aïeule et le point de vue enfantin du narrateur. Saluons au passage le brio de l’écriture sanaïevienne, capable de passer avec aisance du délire agressif de la vieille aux propos embrouillés de l’enfant.

Un cas (trop) particulier

Pourtant malgré ses indéniables qualités, le livre trouve ses limites dans son sujet même : nous y lisons la chronique d’une enfance atypique, dont la signification ne dépasse pas celle que peut avoir l’exhibition d’un monstre de foire : le petit monde du livre dégoûte ou apitoie, mais on n’y verra rien d’autre qu’une aberration. Pavel Sanaïev n’a pas su dépasser le cas particulier, pour aller vers l’universel, ou tout du moins vers le général, sauf si l’on voit dans la tyrannie exercée par la grand-mère une métaphore du totalitarisme, avec son arbitraire et sa vision essentiellement manichéenne de l’existence. Mais ce serait sans doute pousser le bouchon un peu trop loin, en l’absence notamment de toute la dimension délatrice et hiérarchisée du modèle.

Finir sur ces réserves serait toutefois modifier l’impression générale que laisse le livre une fois refermé. C’est un premier roman, on y trouve des faiblesses, mais on y sent aussi des potentialités qui, retravaillées, pourraient donner lieu à une œuvre vraiment grande. Souhaitons, par exemple, que Pavel Sanaïev persiste dans le grotesque en lui donnant la portée existentielle que la catégorie est tout à fait apte à soutenir.

Et puis, il me semble aussi que le personnage du narrateur, quelque peu occulté par celui de son envahissante grand-mère, est bien plus riche qu’il n’y paraît, car en passe de s’éloigner du stéréotype de l’enfant victime. Laid, peu sympathique, non exempt de mesquineries et de faiblesses qui le rendent d’autant plus complexe qu’elles se marient à des caractéristiques suscitant au contraire la sympathie, Sacha Savéliev mériterait de dépasser les 16 ans fatals que lui a assigné sa grand-mère pour devenir grand et habiter alors un roman à sa mesure.

 

André Donte


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