Les bouteilles à la mer ont la vie dure Voici un ouvrage d’un esprit sain dans un corps sain, comprenne qui pourra. Après le décès de son épouse, qui lui sera restée fidèle malgré ses nombreuses « infidélités professionnelles », Pierre Karli nous livre un ouvrage à la fois intime et pudique sur ce que fut sa vie. Il écrit pour ses petits enfants, ah ces enfants toujours demandeurs à leurs proches d’un sens à la vie… Il seront bien servis. Un profond humanisme chrétien Pierre Karli est médecin, plus précisément neurobiologiste, avec son équipe, il a étudié pendant des années les fondements biologiques des comportements sociaux. C’est la raison pour laquelle, son ouvrage mêle à la fois les propos graves de la vie intellectuelle de ce chercheur passionné d’éducation et les souvenirs personnels et familiaux. Il a été également président de l’université Louis Pasteur, membre de l’Institut, entre autres médailles… Après avoir insisté sur l’importance énorme de la famille comme structuration de l’individu, le père qui donne le repère de la limite et la mère une forme d’amour et de reconnaissance unique, entre autres, l’auteur nous dépeint la sienne. C’est un véritable bain de jouvence de retrouver ces gens droits, honnêtes et simples que d’aucuns auront tant côtoyés dans leur enfance. Il fait l’éloge de la femme au foyer tout en écrivant des pages touchantes sur son épouse disparue. Le premier éloge est visiblement qu’il n’eut rien été sans elle. Et il revient à l’éducation qui ne va pas dans ce pays, réaffirmant la nécessité de redresser la langue française et de faire mieux collaborer famille et école. S’il rejette sans fard l’existence d’un gêne responsable de la violence, il dénonce les phénomènes qui en sont les causes : baisse de l’autorité (les repères des ados sont passés du père aux pairs), urbanisation incontrôlée, dégradation du vivre ensemble par une société trop marchande et consommatrice de tout dont la morale est purement utilitaire, chute de la culture, remplacée par le divertissement, hausse de l’égotisme… L’humanisme chrétien de Karli enchante chaque page de son ouvrage. Quelques citations très bien choisies appuient les propos de l’auteur comme celle-ci de Cocteau : « Si nous voulons gagner la partie, il nous faut tricher ou jouer cœur. » Fierté et douleur d’être Alsacien Pierre Karli a un secret, il est Alsacien. Elevé dans le dialecte alsacien, il n’a pas par lé français dans les premières années de sa vie. Très attaché à la France, il nous raconte comment en 1938, se baignant dans le Rhin avec ses camarades, il traitait de « sales boches » les enfants de l’autre rive. Le voici Allemand, après le désastre de 1940, et le voici un des fameux 130 000 Malgré-Nous de l’armée de Hitler. Heureusement pour lui, une bonne relation de son père lui permet d’être affecté dans la marine. La marine allemande reste largement inactive pendant le conflit. Il ne combat que fort peu, face aux Russes. Une rencontre inopinée, dans un train, avec un médecin danois francophone, par surcroît ami d’un de ses professeurs, lui permet d’éviter une trop grande souffrance pendant l’effondrement de l’Allemagne. S’il a eu la chance de ne pas figurer parmi les 40 000 Alsaciens morts pour le Reich, il n’en est pas resté indemne. Cette expérience pénible a largement participé à la décision de ne pas élever ses enfants en dialecte alsacien. On pourrait croire que cette douleur d’être alsacien, sans cesse ballotté par l’histoire, en quelques dizaines d’années, s’arrête là. Non, car il y a la méfiance des Français « de l’intérieur »… Pierre Karli en a souffert professionnellement. Toute l’Alsace a été indignée par le procès de 1953, où des SS alsaciens (incorporés de force dans la SS), ont été jugés pour le massacre d’Oradour-sur-Glane. Il a fallu toute la colère des élus alsaciens pour qu’ils soient graciés. Ce dernier phénomène est largement ignoré aujourd’hui. En refermant ce livre, je restais les mains jointes, dans un merci silencieux, déplorant, quand tant d’autres s’en réjouiront, de voir ces hommes devenir si rares … Didier Paineau
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