Il est aisé de critiquer un auteur ; mais il est difficile de l'apprécier (Vauvenargues, Réflexions et maximes)
Abonnez-vous
à notre lettre d'informations
E-mail :
Recopier le texte de l'image
(respectez les capitales) :
:
Envoyer cette page à un ami
« Où vont les mots une fois qu'on les a entendus ? »


LE PASSÉ DEVANT SOI
LE PASSÉ DEVANT SOI


10/18, août 2009, 192 pages
7,40 €

à la recherche de l'avenir perdu


Dans ce premier roman, l’écrivain rwandais Gilbert Gatore entrelace avec maestria deux récits d’une essence et d’une sensibilité toutes différentes, mais également aptes à inspirer curiosité, émerveillement, trouble, fureur et émotion.

En brossant avec subtilité deux êtres en quête d’un sens qui leur échappe, l’auteur permet à son lecteur d’appréhender toute la douloureuse pesanteur d’une Histoire ô combien signifiante…

De son pays d’origine, dont jamais le nom ne viendra se révéler sur la page, Isaro a hérité la beauté métavolcanique. Recueillie petite fille par un couple de Français et dans des circonstances qu’elle ignore, elle a grandi en n’ayant de cesse de se dérober à l’amour pudique et inaltérable de ses parents d’adoption. Une tendresse ne faisant qu’embarrasser la jeune fille qui, consciente d’avoir occulté des bribes dramatiques de ses souvenirs d’enfance, reproche à ces derniers de l’avoir privée de son lot de ténèbres :

« Ce que la générosité de ses parents lui a enlevé, c’est de pouvoir être orpheline, de l’être sans circonstance atténuante ; d’en être anéantie ou d’en renaître. Ils l’ont privée de la possibilité d’être submergée par la tristesse et d’en émerger. »

Établie à Paris pour mieux s’émanciper, Isaro s’attache à mener une vie estudiantine irréprochable, jusqu’à ce qu’un reportage sur la population carcérale de son pays allume les premières flammèches du brasier qui sommeillait en elle depuis des années…

« Cette journée venait de la décider à entreprendre un projet essentiel. Rédiger le projet de cette entreprise ne pouvait pas attendre. Sur une feuille à part, elle s’appliqua d’abord à en calligraphier le titre […] Au-delà du projet lui même, d’autres choses la préoccupaient. »

Niko vient lui aussi de cette terre au sol aride, qui a vu ses brisures sillonnées par le sang des « barbares ». Mémoire d’un peuple, aux blessures si grossièrement couturées…
Le jeune homme, muet, qui s’illustre par un corps harmonieux et une denture tératologique, abrite en lui de redoutables spectres. Pour tenter de s’y soustraire, il se réfugie dans une grotte, et devient le triste jouet des singes. Il se retire alors dans son espace mental où, entre rêves et rétrospectives, il végète et se meurt.…

Cette oeuvre saisit par son style prodigieusement délicat, son immense élégance.
L’audace en est également une caractéristique majeure : alors que l’histoire d’Isaro est romancée selon des formes conventionnelles, celle de Niko nous est livrée par fragments numérotés, comme scandée en versets.

D’autre part, l’auteur n’hésite pas à interpeller son lecteur, semblant posséder une prescience de ce que son livre va faire naître chez lui comme sentiments étranges et interrogations insoupçonnées.

« Cher compagnon, au début de l’histoire, un mot t’avertissait qu’elle risquait d’être pénible à ceux qui, entre autres choses, confondent la logique et le sens, et qui ont besoin de cette assimilation pour avancer. »

Enfin, le roman a cela de fascinant qu’il ménage également une part à l’inexpliqué :

« 112. […] Lorsque Niko regardait le chevreau dans les yeux, il lui paraissait que celui-ci eut pu lui raconter beaucoup de choses. Voilà pourquoi il entreprit de lui apprendre à parler. […] Niko ne pouvant lui-même pas parler, cet apprentissage passait par des détours dont nul n’a pu percer le secret. En tout cas, à en croire l’épanouissement du maître, les progrès de l’élève étaient nets. »

« Où vont les mots une fois qu'on les a entendus ? », s’interroge Niko.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : la verve de Gilbert Gatore s’impose comme une rare rémanence dans l’esprit du lecteur qui n’a pas fait l’erreur d’amenuiser le sens en le mettant au même rang que la logique.

Et le sceptique, ou l’ambitieux, n’a qu’à s’y essayer.



Hélène Combis-Schlumberger


Recherche :
Nouveautés
Publicité
Rimbaud
Publicité
© 2005-2010 Boojum, l'animal littéraire
Réalisé avec Sitedit, outil unique conçu spécialement pour l'édition