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LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE
LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE


André Versaille, mars 2009, 96 pages
5 €




Une petite perle… en toc !

« C'était, l'une après l’autre, les choses que j’aurais voulu écrire et dont malheureusement je n’étais pas capable »

(Dino Buzzati, « A monsieur le directeur », Le K).

Quoi de plus douloureux, pour un écrivain, que d’être confronté à un pair plus talentueux ? Peut-être lorsque, à l’instar de Salieri dans l’Amadeus de Milos Forman, le pair en question se trouve être sot et méprisable. Cependant, quoiqu’en dise Sainte-Beuve, certaines très belles fleurs poussent sur du fumier.

Le narrateur, double d’un Kipling déjà mûr, va faire cette douloureuse expérience qui va mettre ses nerfs à rude épreuve. Cependant, le véritable chat dans l’histoire, c’est Kipling lui-même, qui semble prendre un malin plaisir à jouer avec la souris-lecteur. Derrière ce jeu badin, une réflexion dense sur le talent et la création littéraires.

Métempsychose

Voilà un sujet très en vogue au XIXe siècle. C’est lorsque le sujet  a des « ressouvenirs d’existences antérieures ». Tel un Baudelaire qui a « plus de souvenir que si j’avais mille ans » (Spleen, in Les fleurs du mal), un jeune homme a une mémoire qui englobe celle d’un viking du neuvième ou dixième siècle. Charlie raconte en toute innocence au narrateur, un écrivain de renom, une « histoire » dont il a eu l’idée. L’auditeur, d’abord méfiant, découvre stupéfait que le benêt lui relate avec force détails une authentique épopée viking.

Ici s’enchevêtrent deux intrigues : le dialogue qui s’établit entre l’employé de bureau et un écrivain de plus en plus intéressé, et le récit plus fragmentaire d’un antique galérien. Comme dans l’épopée du buveur d’eau, roman dans lequel John Irving nous retranscrit de façon ludique des morceaux entiers d’épopée nordique, le lecteur est ainsi immergé de façon incongrue dans deux univers radicalement opposés qui se télescopent. L’écrivain semble prendre un malin plaisir à balader le lecteur, et fait appel à… un authentique Indien comme autorité en matière de métempsychose.

L’Indien en question mange du bœuf, s’étonne qu’un occidental puisse avoir la capacité de revivre ses réincarnations antérieures. Et lorsqu’il affirme qu’une première histoire d’amour peut rompre le charme, il nous vient un vague soupçon que l’écrivain se joue de nous, en jonglant avec les références littéraires.

Palimpseste

L’intertextualité est omniprésente : après tout, dès l’incipit, c’est de littérature dont il est question. Les récits de mer appellent des strophes entières de Longfellow, L’Île au trésor de Stevenson, la saga du roi Olaf. Certaines références sont plus fantaisistes, comme cette chanson viking citée par Charlie, où l’ode lyrique que ce dernier a pondu en hommage à sa belle. « Le jour est charmant, le vent joyeux, / Nous hèle derrière la colline ».

Les pastiches émaillent le récit, et les poèmes sont beaucoup moins séduisants récités par Charlie ! Les citations littéraires font partie du jeu et sont systématiquement tournées en dérision.

Le gentil Charlie est le plus féroce, ponctuant ses lectures de Longfellow par ses commentaires enthousiastes : « Crénom ! », « N’est-ce pas splendide ? N’est-ce pas superbe ? ». Le narrateur n’est pas en reste, ses commentaires éclairés sont encore plus acides, allant jusqu’à souhaiter « voir tous les poètes d’Angleterre effacés de la mémoire des hommes » car ils détournent le jeune homme de la narration de « la plus belle histoire du monde ». L’ironie permanente ne peut que nous en faire douter.

Matheson met en scène des écrivains sans succès, en proie avec des maisons meurtrières ou des épouses ingrates. Kipling, à sa façon, nous dresse un tableau finalement peu souriant de la création littéraire.

L’homme qui voulut être écrivain

Plus d’une fois, l’écrivain fantasme de faire exploser le crâne de cet abruti d’employé de banque qui est totalement inconscient de la richesse qu’il est seul à posséder. Le lecteur est aussi bien malmené, sans cesse frustré de cette fameuse histoire que le jeune homme se refuse à raconter. Ce sont des archétypes : Kipling, au fond, s’amuse de ce personnage sans talent qui se rengorge de poésie en écrivant des vers médiocres. Mais l’écrivain, guettant des idées qui ne viennent qu’au compte-goutte, n’a pas l’air beaucoup plus malin.

« La plus belle histoire du monde » ne serait-elle pas une antiphrase fleurant l’autodérision ? Cette histoire existe-t-elle, au bout du compte, puisque le lecteur en est privé à cause d’une amourette ? Et même si elle existait, trouverait-elle le meilleur lecteur du monde, susceptible de l’apprécier ?

La plus belle histoire du monde est donc celle qui n’est pas racontée et se dissout dans les fluctuations de l’existence. Reste une humble petite histoire, peut-être pas la plus belle du monde, mais qui se donne pour ce qu’elle est, servie dans un beau petit écrin : deux excellents apparats critiques et une couverture noire dans laquelle est aménagée une petite lucarne sur l’œuvre de Kipling.


Elsa Bénéjean



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