Sans être absolument indispensable, la critique répond, dans une certaine mesure, aux besoins de trois classes de citoyens : les lecteurs, auxquels elle fournit des informations ; les auteurs, auxquels elle fournit de la réclame ; les critiques, auxquels elle fournit de la copie (Fernand Vandérem, La Littérature)
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DUEL EN ENFER
DUEL EN ENFER
Sherlock Holmes contre Jack l'éventreur


Editions du Rocher, novembre 2008, 352 pages
19,90 €







D'emblée, se pose avec ce Duel en Enfer de Bob Garcia un problème : celui de la légitimité des suites apocryphes. Agatha Christie avait eu raison finalement de tuer Hercule Poirot… Au moins, il y avait peu de chance qu’un écrivain se risquât à rivaliser avec la romancière. D’autres cas heureux de continuateurs sont observables en littérature, notamment dans les genres fantastique et fantasy par exemple : Lovecraft, Herbert, Moorcock, Howard, ont eu droit à des suites nées sous la plume d’auteurs respectueux souvent, maladroit parfois, talentueux à certaines occasions.

Bob Garcia, en s’attaquant pour la deuxième fois à des « inédits » du Docteur Watson, eût gagné à méditer sur les paroles de l’Alceste de Molière qui nous rappelle « Qu’il faut qu’un galant homme ait toujours grand empire/ Sur les démangeaisons qui nous prennent d’écrire ».

Sherlock Holmes, c’est avant tout un personnage codifié, qu’on l’aimât ou qu’on s’en défiât au nom d’un rejet de la littérature de journal, et une certaine régularité dans l’expression et le style. Conan Doyle a créé une figure littéraire formidable, une persona comme il s’en ne s’en vit pas deux dans la littérature de genre du XIXe siècle. Il y a un abîme entre le respect que l’on porte à un auteur, jusque dans le pastiche, et la liberté outrancière que l’on prend avec un mythe, jusque dans la parodie.

Ce roman ajoute à cela un sujet d’une ambition qui réserve bien des pièges : Jack l’Éventreur, autre archétype, d’un genre éminemment plus sinistre, sorte de roi au pays des tueurs en série, sujet à maintes interprétations, maintes œuvres, et maints fourvoiements. Ce roman apparaîtra au lecteur soucieux du détail et d’un certain réalisme, qu’on est en droit d’attendre d’une œuvre qui veut provoquer des effets de réel, comme un avatar malheureux des fictions qui tournent autour du monstre Jack.

Duel en enfer se présente comme le journal « perdu » du Docteur Watson couvrant la période des meurtres barbares de prostituées dans le quartier sordide de Whitechapel, au cours de l’année 1888. De nombreux détails tirés de la réalité des faits sont présents, et rappelés de façon presque didactique et fort rapidement, comme si l’auteur se sentait obligé de les fournir, sorte de caution bien inutile, puisque Bob Garcia nous fait la grâce d’une résolution pour le moins inattendue et sans rapport aucun avec les théories diverses échafaudées depuis l’affaire.
Certes, on  pourrait apprécier la description du Londres victorien dans toute sa crasse et sa fange humaine. Hélas, on est gratifié d’une complaisance qui frôle bien souvent le voyeurisme racoleur : au bout de trois dialogues entre Holmes et toutes sortes de prostituées, on finit par se lasser de l’exposé fort cru de la sexualité déviante de leurs clients… Ce langage abusif, usant de jeux de mots douteux, conférant à l’ensemble un parfum grotesque qui ruine ce que l’histoire était en droit de réserver au lecteur friand de suspense, tout cela fait vite oublier le mystère du Londres en proie au fog et au froid… Les investigations de Holmes et Watson, d’un clownesque à faire passer l’inspecteur Derrick pour un foudre de guerre, et d’un mauvais goût que n’auraient pas renié Abbott et Costello ou Laurel et Hardy, trahissent le mordant et la verve de Doyle, sans parler du camouflet que subit la langue elle-même, jadis policée et tellement anglaise, aujourd’hui pauvre d’expression et de vocabulaire, qui plus est gâchée par les nombreuses coquilles d’une édition aussi négligée que l’écriture. Le pauvre Watson, déjà laissé pour compte dans plusieurs nouvelles de Doyle, se résume dans cette œuvre à un homme qui passe son temps à se lamenter, à faire des rêves tantôt érotiques (ô la prose de gare dans ces moments parfaitement inutiles !) tantôt sur son passé de médecin militaire, exposé cinq ou six fois dans des séquences oniriques éléphantesques par leur lourdeur et leur psychologie de comptoir…

Le récit alterne des scènes répétitives, toujours les mêmes, toujours écrites avec le sentiment que Holmes ne sait pas où il va : visite d’un bouge, retour à Baker Street, rêve de Watson, visite d’un bouge, retour à Baker Street, rêve de Watson, un peu d’action, histoire d’avoir aussi atteint les quotas exigés, à l’instar des scènes érotisantes : on finit par deviner ce qui se passera dans le chapitre suivant…

L’intrigue traîne en longueur, et elle se termine bien avant la fin : la lourdeur pédagogique des derniers chapitres achèvera celui qui a fini par découvrir que Jack l’Éventreur est un enfant martyre…

Absurdité sans nom pour un roman qui se voudrait « à suspense » ! N’ayons pas peur d’éventer une solution… elle-même éventée comme un mauvais vin… Quelle frustration que de trouver comme fin à la matrice même de l’horreur criminelle, l’affaire de l’Éventreur de Londres, une explication politiquement correcte : un enfant qui a vu sa mère mourir éventrée veut se venger en s’attaquant à des femmes qui lui évoquent la responsable de ce crime… Le sujet appelait tant l’adéquation au modèle holmesien, ici bafoué d’une manière indigne, (les amours secrètes de Holmes, qui ne servent pas l’intrigue, sont assénées à la fin du roman au cours de pages qui prouvent que l’auteur écrit au XXIe siècle, et qu’il fallait un happy end conventionnel et à l’eau de rose), qu’un traitement à la mesure de la monstruosité du sujet.

Que l’auteur expose une théorie personnelle, qu’il utilise des références (sans toutefois sombrer dans le catalogue obligé, attendu, de l’Angleterre victorienne, à l’instar de ce chapitre où l’on nous fait rencontrer Elephant Man…) cela va de soi, nous sommes dans la fiction. Mais qu’il se permît ainsi de dénaturer le côté incisif des nouvelles de Doyle – lequel avait au moins l’amabilité de ne pas faire traîner sur plus de quatre cent pages ses histoires, fussent-elles habiles ou mal ficelées – et d’inventer une intrigue bien compliquée pour pas grand-chose, voilà qui déçoit.

Alan Moore, dans son roman graphique From Hell, proposait un vaste réseau mystique et ésotérique, au service de la vision dantesque d’un Jack qui portait en lui les germes du mal ultime, Antéchrist prophétisant sur les malheurs du XXe siècle à venir. On est loin dans le roman de Bob Garcia d’une telle vision et d’un tel souffle !

Duel en enfer, ou Jack l’Éventreur et Sherlock Holmes dans une piètre confrontation qui hésite entre le comique de boulevard et le téléfilm à petit budget.

Romain Estorc

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