En ces temps de crise où le pire n'est pas encore là, comment ne pas entendre résonner le titre
Journal d'une année noire comme l'annonce prémonitoire de l'année qui va venir et non comme le récit de fait révolus ? Car, si J. M. Coetzee n’a peut-être pas le génie visionnaire d’un Pasolini, depuis ses premiers livres il porte un regard lucide et sans compromission sur notre monde contemporain. Et, si je vous dis que l’un des protagonistes de l’histoire est un trader…
Dans ce dernier livre J. M. Coetzee met en scène un écrivain septuagénaire, J. C., en train de rédiger des « opinions tranchées » qui doivent être publiées en Allemagne dans un recueil rassemblant les textes de plusieurs auteurs réputés. D’origine sud-africaine, il vit en Australie au rez-de-chaussée d’une grande tour. Il va rencontrer dans la buanderie de son immeuble, Anya, « une jeune femme tout à fait étonnante. Etonnante […] parce que le bout de robe rouge tomate qu’elle portait était étonnamment court ». Coetzee nous offre trois textes pour le prix d’un. Les pages du livre sont divisées en trois parties. La première est consacrée aux courts essais de l’écrivain, la deuxième au récit fait par l’écrivain de la relation qui va se nouer avec Anya, et la troisième le regard que porte la jeune femme sur cette même relation.
Ces trois niveaux de lecture donnent à l’ouvrage une importante amplitude à l’analyse que l’on voudrait en faire. Nous écoutons une partition pour toutes tessitures : ténor, baryton, basse (le récit de l’écrivain est dans un caractère plus petit) et un soprano qui sait se faire léger, lyrique ou dramatique.
Les lecteurs fidèles de Coetzee savent qu’une des manies de l’écrivain, dans presque tous ses romans, est de démontrer l’impossibilité d’avoir une vie privée, que le sexe est politique, que la politique, le pouvoir va se glisser jusque sous vos draps. C’est le professeur de Disgrâce contraint de quitter son poste parce qu’il a eu une relation avec une étudiante, c’est le gouverneur d’En attendant les barbares qui va être déchu parce qu’il a aimé une prétendue ennemie. Dans Du terrorisme, il l’affirme clairement : « Il n’y aura plus de secrets, disent les nouveaux théoriciens de la surveillance. Ce qu’ils entendent par là est assez intéressant : l’époque où les secrets comptaient, où les secrets avaient du pouvoir sur la vie des gens (…) est révolue ; il n’est rien qui mérite d’être su qui ne puisse être mis au jour en quelques secondes, sans qu’on se donne beaucoup de peine ; la vie privée est pratiquement une chose du passé. ». (C’est moi qui souligne).
Cette manie donne le la à Journal d’une année noire. Son premier essai s’appelle Des origines de l’Etat et dessous, sur la même première page, l’écrivain évoque « le bout de robe étonnamment court ». C’est parce qu’il la désire que J. C. va proposer à Anya de devenir sa secrétaire éditoriale. Secrétaire éditoriale et non dactylographe, la nuance a son importance. L’écrivain ne veut pas qu’Anya se contente de rédiger ce qu’il dicte à son dictaphone. Il veut connaître son avis. C’est elle qui va lui ouvrir les yeux sur la pertinence de ce qu’il écrit, par rapport aux préoccupations du monde contemporain, par rapport aux valeurs qui sont les siennes. Coetzee joue ici une nouvelle partition du péché originel, entendu non pas dans son acception populaire comme « péché de chair », mais dans la conception d’Augustin qui est proche de l’Ananke des grecs, souillure tragique, qui se transmet d’une manière atavique, l’apprentissage du bien et du mal. Dans De la malédiction, il parle la culpabilité dont il est impossible de se défaire, et évoque les romans de Faulkner, où les héros sont hantés par les péchés de leurs ancêtres. Mais s’il cite également la faute indélébile du peuple allemand, c’est pour nous parler des exactions commises par Georges Bush et qui ne pourront qu’encombrer la conscience du peuple américain à un moment où à un autre. J. C. quant à lui se demande ce qu’il restera de lui après sa mort, il n’a gardé de son père que quelques fragments misérables de vie que contient une petite boîte. Sans épouse, sans descendance, sans famille, ce qu’il va léguer au monde pèsera-t-il beaucoup plus lourd ? Il se permet d’en douter.
J. C, exilé, écrivant pour une langue étrangère, perdu dans ce monde contemporain qui n’a que faire des écrivains, c’est un Montaigne fuyant la peste et la guerre civile, qui ne trouverait aucun refuge. Pas assez sage pour apprendre à mourir, dépité par la déchéance inéluctable qui accompagne la vieillesse, c’est le désir qui le pousse à sortir de cette réclusion, mi-forcée, mi-voulue. J. C. ne donne guère d’importance à ce qu’il écrit, il ne se sent pas à l’aise dans le concept. Seul, dans son exil à la puissance trois, il pouvait continuer à écrire en toute impunité, avec inconséquence pourrions-nous dire. En embauchant Anya, il trouve, peut-être avant tout une lectrice - la seule, mis à part le traducteur - qui le lira dans sa langue, son légataire en quelque sorte. Mais, avec Anya, il va faire entrer chez lui le pire spécimen qui soit de nos jours, Alan son compagnon, un trader sans foi ni loi –pardon pour ce pléonasme. On ne ressent pas de liens profonds entre Anya et Alan. Ce dernier a été séduit par la beauté de la jeune femme. Il la présente comme un trophée lors des soirées avec des collègues. Elle, plus jeune que lui, s’est laissé prendre à ses discours qui l’amusent. C’est l’immaturité du personnage qui lui plaît, il est comme un petit enfant dans l’intimité, il a besoin que la femme qui l’aime lui dise qu’il est le plus beau, le plus fort. Alan feint de n’être pas jaloux de la relation qui s’est nouée entre sa compagne et J. C. Mais, il en souffre et il va s’atteler à détruire la figure de l’écrivain aux yeux d’Anya. Il ira jusqu’à se servir d’Anya pour glisser un programme espion – autrement appelé un cheval de Troie — dans l’ordinateur de l’écrivain, programme qui lui permet de tout connaître de l’intimité de l’écrivain et qui pourrait aussi et surtout l’aider à détourner à son propre profit, et sans gros risque, les 3 millions que J. C. possède.
On est en plein mythe, Orphée et Eurydice jouant la guerre de Troie. On ne sait plus qui d’Anya ou de J. C. est là pour sauver l’autre. C’est leur chant réciproque qui vont les faire sortir de leur Hadès respectif. Elle va lui permettre d’écrire des idées adoucies, il va être la cause indirecte de sa rupture avec Alan. Le discours insultant que celui-ci va tenir à l’encontre de l’écrivain en sa présence, va définitivement briser leur relation.
Il faudrait tout un livre pour parler de ce Journal d’une année noire. Chacun des trois textes se parlent et se répondent tout au long des trois cent pages. Il faudrait en faire une lecture différente, et non pas lire chaque récit à la suite, mais page à page, même si cela nous paraît loin d’être aisé, pour essayer de saisir le plus grand nombre de correspondances. Mais, si on ne devait retenir qu’une chose, c’est l’ambivalence troublante des sentiments que l’on ressent et des pensées qui nous traversent l’esprit lors de la lecture de cette œuvre magistrale, et c’est le cas encore bien des heures et des jours après. Comment ne pas lire comme un autoportrait au vitriol, comme un exercice masochiste, le monologue d’Alan sur l’écrivain ? Comme si Coetzee avait fait siens les propos de Cioran qui écrit dans De l’inconvénient d’être né : «On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu'on n'oserait confier à personne.» L’écrivain se décrit comme un être qui est la proie des instincts les plus primaires, toujours en deçà de la vérité quand il s’agit de juger le genre humain, humaniste malgré lui, parce que c’est cet humanisme qui a fait ce qu’il est, et enfin, incapable aujourd’hui de nous éclairer le chemin, embourbé dans des opinions bonnes pour hier, un être déchu qui refuse sa déchéance.
Et pourtant, n’est-ce pas lui qui gagne le combat qui l’oppose au trader, ce combat qui a pour trophée la femme, même s’il ne la possède pas vraiment, il gagne ce qu’il peut espérer gagner d’elle. Elle a ouvert les yeux et Alan lui est devenu insupportable. Elle offrira sa tendresse et sa reconnaissance à J. C.
Impossible de trouver la clé du texte, il y a plusieurs serrures parce qu’il y a de nombreuses entrées. On en trouve une autre vers la fin du texte, dans l’une de ces opinions que la présence de femme a permis d’exister : « S'il fallait que je mette une étiquette sur la pensée politique qui est la mienne, je dirais que c'est du quiétisme anarcho-pessimiste, ou du pessimisme anarcho-quiétiste, ou de l'anarchisme quiétiste pessimiste: anarchisme, parce que l'expérience m'apprend qu'en politique tout le mal vient du pouvoir lui-même; quiétisme, parce que j'ai des doutes, des soupçons, sur la volonté de changer le monde, quand cette volonté est entachée de soif du pouvoir; pessimisme, parce que l'idée que l'on peut changer les choses, de manière fondamentale, me laisse sceptique. (Une telle vue pessimiste est cousine, peut-être même sœur, de la croyance au péché originel, c'est-à-dire de la conviction que le genre humain n'est pas perfectible.) ».
Anya aura permis d’éviter à Alan de commettre une escroquerie, elle aura évité à l’écrivain d’être escroqué. Elle lui aura donné un peu d’amour. Sans la femme, pas de guerre, mais pas de repos du guerrier non plus.
Un repos qui est un apaisement. Apaisement qui s’exprime par un hommage à J. S. Bach et à Dostoïevski, un retour aux vraies valeurs par lesquelles se clôt le livre.
Philippe Menestret