« Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s’épanouir…. » (Charles Baudelaire, les Fleurs du Mal) Le titre ainsi que la couverture macabre donnent le ton de ce thriller : il s’agit de meurtres orchestrés par un serial killer qui a le souci de l’esthétique. Ce dernier annonce non sans jubilation à ses victimes que « la mort leur ira bien », tel un nouveau costume. Il met ses crimes en scène, offrant à un public de « connaisseurs » des films de meurtres spectaculaires : une décapitation, un bain d’acide sulfurique en « bonus », et le clou du spectacle, annoncé pour mardi à 21h15, le tout moyennant un abonnement mensuel modique. Qu’un des sulfureux abonnés perde le CD d’accès au site, qu’un malheureux pékin le retrouve et tombe sur ce qu’il n’aurait pas dû voir, et un feuilleton haletant démarre. Meurtres en série. L’auteur a choisi la structure du feuilleton à épisodes pour construire son roman. L’incipit nous plonge in medias res avec des personnages hauts en couleur que l’on découvrira au cours des chapitres : un gros abruti hurle dans son téléphone, exaspérant un homme d’affaires, une jeunes femme se maquille et se prépare pour un rendez-vous. Chaque chapitre nous transporte d’un personnage à l’autre, avec un rythme de feuilleton qui peut devenir lassant : en effet, chaque partie se referme sur un mystère, tenant ainsi le lecteur en haleine jusqu’au prochain passage qui reviendra sur les personnages. Le chapitre 34 se referme sur cette douloureuse interrogation : « d’où venait cette putain de fuite ? », le chapitre 35 nous laisse sur un dilemme : « info ou intox ? », quand à la clôture du chapitre 38, elle est tout simplement intenable : « Et peut-être, seulement peut-être, venait-il de commettre la plus grosse erreur de sa vie ». L’auteur sait tenir habilement en haleine le lecteur dont il malmène un peu la patience, avec un style efficace. De plus en plus de thrillers sont écrits comme un film : des mots qui cernent des scènes, des plans très visuels, des actions s’enchaînent rapidement. Ainsi la course poursuite en hélicoptère à la fin du roman ne dépareillerait pas sur un grand écran. Les ingrédients du thriller sont savamment saupoudrés, mais n’en demeurent pas moins tous présents : il y a de la prostitution, des litres d’acide sulfurique, des virus informatique, un site Internet interdit. Il ne faut pas oublier la part psychologique : des problèmes de couple, un inspecteur qui tente au bout de huit ans de se consoler de la disparition de sa femme, une femme au foyer désespérée qui oublie son ennui à coup de shopping et de vodka… Il y a même de la magie : l’enquêteur, à ses moments perdus, fait appel à des voyants qui lui envoient des messages des esprits…. Ce livre, on l’aura compris, réunit beaucoup de lieux communs, cependant la mayonnaise prend quand même : le mélange est efficace. De plus on perçoit en mise en abyme un début de réflexion intéressant sur le rapport entre le roman policier et l’actualité. Meurtres au XXIe siècle. P. 308, au détour d’une conversation, et entre deux meurtres, on peut surprendre ceci : « ‘Vous aimez les séries policières ?’ demanda-t-il sans conviction, histoire d’engager la conversation. ‘Seulement celles dont l’action est située dans le passé. Je n’aime pas lorsqu’elles se déroulent aujourd’hui. C’est tellement peu crédible, ça me rend dingue. Je n’arrête pas de râler et de me dire : ça ne se passe pas comme ça, par pitié ! » Difficile de ne pas croire à une subtile ironie de la part de l’auteur à la lecture de ces lignes : son roman policier se déroule dans un cadre très ancré dans notre époque. Les héros ont pour série préférée « desperate housewives », qui semble avoir servi de modèle pour la protagoniste alcoolique. Cette dernière noie son désespoir en faisant des achats sur e-bay. Bien que l’action se déroule en Angleterre, les personnages ont un mode de vie très à l’américaine, faisant des barbecues géants dans leurs jardins. Les meurtres ont recours aux dernières technologies. Le malheureux homme d’affaire reçoit des SMS menaçants, puis des mails, puis voit son ordinateur terrassé par un virus destructeur. Le criminel choisit Internet comme mode opératoire. Alors, est-ce que « ça se passe comme ça » ? En tout cas, pour un lecteur béotien, la mimesis fonctionne : les enquêtes scientifiques, les prélèvements d’ADN, les autopsies des ordinateurs suspects donnent à l’histoire son cachet de réalisme. Et ce n’est pourtant qu’une histoire. Meurtres de papier. Ce n’est pas un film. Cela reste un livre. Certains détails font toute la différence : on ne s’aperçoit qu’au bout d’une centaine de pages que l’un des héros, réputé pour son élégance, est noir. On peut facilement revenir quelques pages en arrière pour vérifier un détail qui nous aurait échappé. De plus, même si, comme on l’a vu, l’auteur fait tout pour nous tenir en haleine d’un chapitre à l’autre, rien ne nous empêche de refermer le livre pour quelques heures. Enfin, on peut se livrer à un minutieux travail d’exégèse pour comprendre les mystères de la montre et du scarabée qui se tissent comme fil directeur. (N’ayant pas eu cette patience, je n’ai toujours pas compris cette histoire de montre et de scarabée d’ailleurs….) Notre imagination ne reste-t-elle pas le meilleur des écrans plasma ? Elsa Bénéjean
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