Pour parler d’un livre, il vaut mieux, n’en déplaise à Pierre Bayard, l’avoir lu. L’avoir lu de bout en bout, « littéralement et dans tous les sens ». Rien n’empêche de commencer par le début : le titre, Vienne le ciel, avec son évocation apollinarienne. Il ne se justifie pleinement, dans sa littéralité, que dans les ultimes pages du texte, dans cette quête du ciel opérée conjointement – et tragiquement – par Alexandre et sa « Maman ». Mais il sous-tend constamment l’ensemble du texte. Après le titre vient la dédicace, « à Emmanuel Dieu ». Elle surprendra sans doute bien des lecteurs : ils n’identifieront pas d’emblée le personnage du plus beau des romans de Jarry, L’Amour absolu. Oui, Emmanuel Dieu est Dieu pour la plus irréfutable des raisons : il s’appelle Dieu. Car Dieu est son nom, dans tous les sens de l’expression. La Mère de Dieu ? C’est, nécessairement, la Vierge. Cette dédicace à Emmanuel Dieu est, à proprement parler, un programme, au sens le plus précis du terme : elle écrit à l’avance certains des aspects les plus spécifiques du texte. Je n’insiste pas, ce serait sans doute trop pédantesque, sur la présence constante de Jarry dans le roman de Jérôme Bonnetto. Je ne parle pas du Jarry d’Ubu roi, dont on aperçoit cependant l’oneille dans la redondance du motif de la trappe. Non, je pense aux romans de Jarry, et spécifiquement à L’Amour absolu. L’Amour absolu est présent de façon multiforme : dans certains détails d’expression (la belle métaphore, entre plusieurs autres, des « deux loups de ses yeux »), la syntaxe, souvent nominale, avec ou sans le verbe être. Et surtout la trame même du récit : Ada (autre nom d’Adelaïda) Krocinova est à la fois la femme aimée et la mère, comme il est dit explicitement : « Voilà Ada c’est elle ma mère ». Et ce sont les errances d’Ada de Prague à Prague en passant par le Japon qui donnent lieu au récit. De la virginité d’Ada jusqu’au moment où elle supplie Alexandre (autre nom d’Emmanuel Dieu ?), son fils, de laisser tomber la pierre – « c’est facile elle n’est pas lourde » – sur sa nuque découverte. Mais bien sûr on se tromperait du tout en tout si on voyait dans le texte de Jérôme Bonnetto un « pastiche » de Jarry. La spécificité de ce très beau roman, c’est la pluralité des voix. Mais il faut ici laisser au lecteur le soin de repérer – c’est-à-dire, souvent, de chercher – qui parle, à tout instant du roman. Qui parle, ou qui écrit. Car il y a aussi cette voix particulière de la lettre, celle qui s’est écrite, qui s’écrit encore, dans les carnets d’Alexandre. Essoufflée, haletante, sans ponctuation, elle accueille, à la fin, la voix tragique d’Ada. Je m’avise, au moment de clore ce trop bref essai de lecture, que je ne suis pas remonté aussi loin qu’il fallait. Je suis parti du titre. Il fallait remonter encore plus haut, et ne pas oublier la couverture. Elle comporte une photo. Celle de la bague d’un objectif, un « Zoom Canon 20-80 mm ». Au sein du cercle de la bague, une jeune femme très belle, vue de dos, la nuque, blanche, découverte, sous des cheveux blonds que, de ses deux mains, elle tient relevés. Exactement dans l’attitude qui est celle d’Ada, la mère, quand elle implore Alexandre, à la fin du roman. La photo de la couverture, on l’a compris, fait partie intégrante du texte. Aussi bien par la femme qu’elle figure que par la bague de l’objectif : c’est celle-là même qu’Alexandre tourne pour photographier les jeunes filles « contre les remparts de la vieille ville ». Et Ada, Adélaïda, en tous lieux. Michel Arrivé
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