Ce qu'on appelle parfois la postérité, ce n'est qu'un critique en quête d'un sujet d'article ou un professeur en quête d'un sujet de thèse, qui selon leur humeur ou leur intérêt, tantôt vous porteront aux nues, tantôt vous traîneront dans la boue (Fernand Vandérem, La Littérature)
Abonnez-vous
à notre lettre d'informations
E-mail :
Recopier le texte de l'image
(respectez les capitales) :
:
Envoyer cette page à un ami
L'ANNEE DU SANG
L'ANNEE DU SANG


Scali, février 2007, 215 pages
18 €






La lecture est comme la nourriture. Pour garder la bonne santé de notre culture, il faut la varier. D’autant que la littérature contemporaine française propose souvent des romans très gras, trop corpulents et riches en sucres, qui dénaturent l’intelligence, barbouillent l’esprit et abîment le goût. Pour éviter ces ennuis, il faut lire équilibré, diminuer la quantité de romans riches en sexe et en amour, se mettre de temps en temps en régime littéraire et lire au moins une fois par mois, un livre diététique.    

Le dernier roman de Christophe Ferré, L’Année du sang, pourra être recommandé aux lecteurs à la recherche d’une littérature saine. Un roman conçu en plein air et rédigé exclusivement au moyen de mots « bio ». Certes, il n’a pas un goût agréable, mais, dans les romans de cette gamme, on ne cherche pas spécialement le goût. Ce qui compte, c’est son effet sur l’esprit.     

L’Année du sang est un politico thriller ou plutôt un politico-horreur qui nous plonge dans un pays où règne un dictateur singulier. Quoi d’original, diriez-vous. On est habitués aux dictateurs. On connaît Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Saddam… On connaît l’URSS, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Irak… On a lu 1984 de Georges Orwell… Et bien, vous vous trompez. Vous n’avez pas tout vu. Parce que dans L’Année du sang, le pays qui est sous le régime dictatorial est la France et le dictateur singulier est un Français !    

Un dictateur en France ?! Une chose pareille est-elle possible dans notre pays ? Impossible n’est pas français, grognera l’auteur, qui, depuis son précédant roman, Paradis turquoise, tire le signal d’alarme sur la santé dégradante de la société. Dans ce roman, l’auteur décrit les charmes indiscrets de la société moderne, dans laquelle pour quelques minutes magiques de célébrité, les gens sont prêts à tout : à raconter leur intimité, montrer leur corps, dire des bêtises et user de stratèges les plus vulgaires qui soient. Tout est permis, pourvu que tu passes à la télé, pourvu que tu fasses la une des journaux. C’était l’histoire d’un jeune homme, Marcelin — prêt à tuer pour devenir célèbre.

Faut-il être étonné, dans cette société, d’une telle apparition : celle d’un dictateur ? Car L’Année du sang est tout simplement la suite logique de Paradis turquoise. Seulement, le ton de narration a changé. Dans le Paradis, l’auteur poussait des cris désespérés, expliquait, prévenait du danger. Cette fois l’auteur ne crie plus, n’explique pas, ne prévient de rien. Trop tard. Ce qu’il craignait est arrivé. L’ange exterminateur est au pouvoir. C’est l’Apocalypse. Alors il se contente de raconter. Calmement, impassiblement, sans émotion, d’une manière presque monotone, tout comme Saint-Jean qui parle de l’Apocalypse à la fin du monde.  

Les deux histoires se déroulent en France, surtout à Paris. Les deux héros sont des Français moyens et malgré la différence d’âge, ils se ressemblent curieusement. Marcelin veut tuer pour pouvoir devenir célèbre. Cameron veut devenir célèbre pour pouvoir tuer. Marcelin veut passer à la télé, pour obtenir ce qu’il veut. Cameron obtient ce qu’il veut en passant à la télé. Marcelin et Cameron représentent les deux faces d’une pièce de monnaie imprimée par le Prince des ténèbres.  

Il y a encore un pont invisible qui relit les deux romans : la télé. Christophe Ferré a des sentiments ambigus concernant la télé. D’un côté il la considère comme le miroir de la société, un outil indispensable pour s’informer de ce qui se passe dans le monde. De l’autre côté, la télé possède des pouvoirs presque occultes : manipuler, désinformer, désorienter, séduire, charmer, bref un miroir magique sorti tout droit de l’imagination de Lucifer. Paradis turquoise termine avec la mort du héros. Marcelin, le héros du roman, finit sa vie sur le divan, les yeux rivés sur l’écran. C’est devant la télé qu’on découvre Cameron, le héros de L’année du sang. Assis sur le divan, les yeux rivés sur l’écran, il apprend qu’il est au deuxième tour de l’élection présidentiel. Ainsi, la fin de Paradis donne la naissance de L’année du sang. Le paradis de Marcelin est perdu, bienvenu dans l’enfer de Cameron.

Le Mal apparaîtra sous le masque du Bien, prévient Dostoïevski. La pensée du géni Russe pourrait être le fil conducteur de ce roman. L’antéchrist apparaît déguisé en sauveur, sous l’applaudissement de la foule. Alors l’auteur nous invite à assister au bal des vampires où la France entière exécute la danse des macabres sous l’air de La Marseillaise. Combien de temps va durer ce cauchemar ? On ne le saura jamais. Car l’Apocalypse de Christophe Ferré ne se termine pas avec la victoire d’Agnès Die, mais avec la jouissance de la Bête.     

Voilà. Il me reste à ajouter que, malgré des effets bienfaisants pour l’esprit, il faut prendre quelques précautions avant d’ouvrir cet ouvrage. La lecture peut créer des effets indésirables, comme la nausée, des sueurs froides, le hérissement des cheveux sur la nuque et des vertiges. Lire attentivement la quatrième de couverture avant d’acheter. À conserver en haut de votre étagère, à l’abri des enfants. À consommer de préférence avant le deuxième tour de l’élection présidentielle.             
       
Shain Sinaria

Recherche :
Nouveautés
Publicité
Rimbaud
Publicité
© 2005-2010 Boojum, l'animal littéraire
Réalisé avec Sitedit, outil unique conçu spécialement pour l'édition