« Ce souci, cette obsession du public qui affaiblit un livre. »
André Blanchard est un discret, certains diraient vaguement misanthrope ; en tout cas, il cumule ; un goût pour la lecture contagieux et un don pour l’écriture qui n’est pas sans rappeler les maîtres du genre. Il y a du Léautaud et du Calaferte, du Chardonne aussi, dans cette écriture à la fois minutieuse et aérée. Un style qui va droit au but, mais non sans une certaine douceur, suivant les inflexions naturelles de la pensée avec une aisance déstabilisante. Le ton est celui de la confidence, si bien que le lecteur se sent vite en confiance, non pas que l’on y soit caressé dans le sens du poil, non, pas vraiment, mais l’atmosphère intime, authentique, presque feutrée de ces cahiers joue en faveur d’une réception idéale. Cette voix rythmée par les saisons et les extravagances des chats, donne le change aux commentaires acides au sujet de notre époque, comme pour offrir de la mesure à l’ensemble, une harmonie.
C’est ainsi que l’on est transporté d’aphorismes acérés en anecdotes légères, en passant par des considérations plus cyniques sur la société dont il fustige l’obscénité, puis renvoyé vers des sphères purement littéraires, où les fantômes de Montherlant et Jules Renard côtoient Cohen et Bernanos.
C’est que Blanchard donne envie de lire ou de relire ses prédécesseurs, dénichant au gré de ses errances littéraires la métaphore qui tient du chef-d’œuvre, ou nous replongeant dans l’univers de « Belle du Seigneur » ou de Proust avec une passion si sincère qu’indéniablement elle contamine.
Car l’auteur à la dent dure quand il s’agit d’épingler ce qui l’exaspère et il ne fait pas dans la dentelle pour régler ses comptes personnels, avec Dieu souvent, au point d’en être parfois redondant, voire agaçant. Mais Blanchard n’épargne pas grand monde de toute façon, d’autant qu’il sait être drôle, très, et que ses charges, dans la forme, tapent rarement à côté de la plaque pour ce qui est de décrocher un sourire.
« Qu’est-ce qui devrait commander à tout écrivain ? Ne pas dire en trois mots ce qui tiendrait en deux. »
Hanté par la mort et le spleen, son travail d’écriture quotidien tient à la fois de l’exorcisme et de l’épreuve. Le succès il le fuit, comme si le fait de « percer » serait le signe que quelque chose cloche, ou peut-être l’inverse. Ainsi il ironise sur ses ventes et sur sa difficulté à trouver la motivation nécessaire pour proposer ses carnets à la publication, on se retrouve alors au cœur du paradoxe ; le cœur de l’œuvre de Blanchard, qui restera quoiqu’il en soit définitivement en marge ; un franc-tireur qui ne risque certainement pas de faire partie du système qu’il exècre, mais qui pourrait cependant très vite devenir incontournable.
Arnault Destal
Signalons la réédition de
Entre Chiens et Loup d'André Blanchard (Le Dilettante, février 2007, 120 pages, 14 euro, 1re éd. 1989)