Il est aisé de critiquer un auteur ; mais il est difficile de l'apprécier (Vauvenargues, Réflexions et maximes)
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CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE (1804-1869)
CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE (1804-1869)
le critique et l'art du portrait



On a souvent prétendu, à tort, que Sainte-Beuve était devenu critique pour continuer dans les lettres une carrière hypothéquée par les échecs de ses recueils poétiques et de ses romans. Sainte-Beuve commença à publier des articles de critique, à partir d’octobre 1824, dans le journal Le Globe. En 1828 paraît, en deux volumes, son Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle. La réputation de Sainte-Beuve critique est alors déjà établie, bien que l’écrivain n’avait alors que 24 ans. Les recueils poétiques ne viendront qu’après — Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (en avril 1829), Les Consolations (en mars 1830), Pensées d’août (en septembre 1837) —, tout comme le roman Volupté (juillet 1834). L’échec qui aurait sanctionné ces entreprises est une invention du XXe siècle, qui ne concevait pas qu’un poète de talent ou qu’un romancier doué ne persévérât pas dans ces voies. Le cas de Sainte-Beuve est le témoignage du contraire : sans avoir à rougir ni de ses fictions en prose ni de ses vers, notre auteur a décidé de se consacrer à l’écriture critique. L’élégie a passé dans l’essai.

Toute la carrière de Sainte-Beuve est rythmée par la publication des volumes qui réunissent ses articles de critique littéraire. Cinq tomes de Critiques et portraits littéraires paraissent ainsi entre 1836 et 1839. De ce premier recueil seront tirés, avec des articles nouveaux, des Portraits de femmes (1re édition en 1844), des Portraits littéraires (1re édition en 1844) et des Portraits contemporains (1re édition en 1846). Les Portraits littéraires sont consacrés à des écrivains disparus au moment de l’article, tandis que les Portraits contemporains recueillent en principe des articles sur des vivants ainsi que des articles de polémique (comme le fameux brûlot « De la littérature industrielle », publié d’abord en 1839).

Viennent ensuite, à partir de 1851, les Causeries du lundi (15 volumes de 1851 à 1862 ; le titre fait allusion au jour ordinaire de la publication de l’article) et les Nouveaux lundis (13 volumes de 1863 à 1870). Et après la mort de Sainte-Beuve, en 1869, son secrétaire Jules Troubat propose sous le titre Premiers lundis des articles qui n’avaient jamais été recueillis en volume. Par surcroît, l’œuvre critique de Sainte-Beuve comprend aussi les trois mille pages du Port-Royal (développement d’un cours professé à Lausanne en 1837-1838 sur les jansénistes français ; 5 volumes parus de 1840 à 1859), l’Étude sur Virgile (1857), deux volumes consacrés à Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire (1860, à partir d’un cours donné à Liège en 1848-1849) et enfin un tome de Chroniques parisiennes (1876), qui recueille les articles envoyés entre 1843 et 1845 à la Revue suisse, où ils avaient paru anonymement.

Sainte-Beuve s’est toujours présenté comme un auteur de portraits. Il n’a jamais fait, à proprement parler, œuvre d’historien de la littérature. Rares sont chez lui les considérations de synthèse sur les époques, les doctrines, les courants ou l’évolution des genres. On le voit au contraire franchir allègrement toutes les barrières chronologiques pour définir les proches et les contraires d’un esprit, et mettre ainsi en relation Lesage et Molière, Vauvenargues et Pascal, Étienne de La Boétie et André Chénier... Sainte-Beuve s’attache à repérer des filiations à travers les âges et ne songe guère à figer un écrivain dans son époque, ou à l’interpréter par elle. L’important pour lui est ailleurs, dans la perception de l’originalité, des particularités d’un esprit, de ce qui rend celui-ci — précisément — inassimilable à un courant de pensée ou à une époque. Ainsi il écrit, en évoquant le janséniste Nicole, dans Port-Royal : « Mon premier soin, en peignant Nicole, sera de bien marquer en quoi sa physionomie est différente de celle de nos autres personnages, et, en particulier, différente de celle d’Arnauld, dont on le considère ordinairement comme inséparable. Particulariser Nicole est le plus grand service qu’on puisse lui rendre, aujourd’hui qu’on s’est habitué de loin à confondre les écrivains jansénistes que l’on cite encore, dans une triste uniformité. » Sainte-Beuve veut retrouver l’individualité de ceux qui l’ont comme gommée, la plupart en se présentant sous la bannière d’une doctrine ou d’un système. Dans cette perspective, la critique confère un rôle majeur à la biographie, ou plutôt au rapport complexe qui relie l’œuvre et la vie, et qui échappe par essence à l’histoire littéraire, puisqu’il est de nature strictement individuelle.

Le critique des Lundis espère approcher cette « part inexpliquée, inexplicable, celle en quoi consiste le don individuel du génie » (Nouveaux lundis) en mettant au jour les raisons qui ont déterminé l’auteur à écrire. Selon lui, tout acte créateur constitue en effet une réponse à un drame personnel, ou à un conflit intérieur, que l’écriture prolonge, voire s’attache à résoudre. Il s’agit pour l’un de cultiver dans l’art le souvenir d’un amour brisé, pour l’autre de guérir une humiliation, pour un troisième de porter remède à un malheur familial... Après l’échec de la Fronde, La Rochefoucauld et le cardinal de Retz, qui ont vu leurs ambitions réduites à néant, prennent leur revanche, plume en main, devant la postérité. Le cas de Saint-Simon est très proche : l’auteur des Mémoires veut réparer, en les dénonçant, les injustices commises sous Louis XIV envers la vieille noblesse. Lorsque la maladie eut ruiné l’espoir que nourrissait Vauvenargues de laisser un grand nom dans l’histoire, les lettres devinrent son refuge. Dans sa double activité de révolutionnaire et d’écrivain, Mirabeau s’est vengé de ceux qui l’ont fait emprisonner et l’ont séparé de Sophie. On pourrait multiplier les exemples. Les renseignements sur la vie de l’auteur constituent donc l’aliment essentiel de la critique beuvienne. En 1862, dans un article sur Chateaubriand, l’auteur des Nouveaux lundis affirme encore : « La littérature, la production littéraire, n’est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l’homme et de l’organisation ; je puis goûter une œuvre, mais il m’est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l’homme même ; et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit. L’étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l’étude morale. »

L’étude morale

Sainte-Beuve a toujours revendiqué, plutôt que celle de critique littéraire ou d’historien, l’étiquette de moraliste, qui lui donnait précisément le droit « d’entrer dans quelques-unes de ces coulisses que s’interdit l’historien » (Portraits contemporains) ou qui paraissent sans valeur du point de vue de l’esthétique. Ces préoccupations de moraliste, ou de physiologiste des esprits, le conduisent à chercher les traits de caractère d’une personne à travers ses écrits. Bienvenues sont donc les œuvres qui permettent d’aller droit à la connaissance intime de l’auteur. Le souci constant, quasi-obsessionnel, de la critique de Sainte-Beuve, moraliste plutôt qu’historien ou critique littéraire, porte sur la plus ou moins grande sincérité des œuvres : celles-ci offrent-elles une image fidèle de leurs auteurs ? Ce fut là à coup sûr un des combats majeurs de Sainte-Beuve, qui n’a cessé de traquer dans les lettres le clinquant, l’artifice, la convention, le pédantisme, la surenchère, la falsification, le mensonge sous toutes ses formes, même les plus banales à nos yeux (ainsi la particule nobiliaire que s’est attribuée Balzac). Cet attachement à un idéal de sincérité a notamment poussé le critique à consacrer un très grand nombre d’études à des écrits de femmes, parce qu’il jugeait ceux-ci, en général, plus naturels, plus spontanés, plus authentiques que les œuvres produites par les hommes. Au contraire, les préoccupations de gloire, ou d’ambition, caractériseraient la littérature masculine : les hommes se drapent dans le « déguisement » de leur statut de soldat, de ministre, de roi, etc.  ; ils cachent leurs petits côtés derrière les conventions, recourent volontiers au panégyrique, cherchent à se peindre en beau. À l’instar de ce que l’on observe dans les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, l’œuvre devient un masque qu’il faut ôter pour trouver le moi de l’écrivain. C’est ce qu’exprime cet alexandrin inséré dans les Portraits littéraires : « Aller droit à l’auteur sous le masque du livre » (Portraits littéraires).
 
Le livre, à l’évidence, ne constitue pas le but ultime de la démarche critique de Sainte-Beuve : il ne s’agit pas de juger l’œuvre mais de chercher l’homme sous la « croûte épaisse », « l’enveloppe et l’écorce » de l’écrivain. Cette connaissance de l’homme ne se satisfait pas de la récolte des détails formant sa biographie comme d’un but en soi. Ce que Sainte-Beuve cherche à capter, c’est l’esprit, le caractère, le trait majeur d’un individu, ainsi qu’il l’exprime déjà dans l’article que, jeune, il consacra à Diderot : « au type vague, abstrait, général, qu’une première vue avait embrassé, se mêle et s’incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante ; on sent naître, on voit venir la ressemblance ; et le jour, le moment où l’on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés, — à ce moment l’analyse disparaît dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l’homme. » (Portraits littéraires)

Baudelaire a décrit Sainte-Beuve comme un « accoucheur d’âmes ». Dans ses Portraits, le critique s’attache à faire apparaître les traits de la personnalité morale de l’écrivain, qui se manifeste dans l’œuvre littéraire tout comme dans les activités quotidiennes : « J’admets volontiers (et dans les nombreuses études critiques et biographiques auxquelles je me suis livré, j’ai eu plus d’une fois l’occasion de le pressentir et de le reconnaître) que chaque génie, chaque talent distingué a une forme, un procédé général intérieur qu’il applique ensuite à tout. Les matières, les opinions changent, le procédé reste le même. Arriver ainsi à la formule générale d’un esprit est le but idéal de l’étude du moraliste et du peintre de caractères. » (Causeries du lundi) La critique est ainsi appelée à mettre au jour un Moi mystérieux que les œuvres de l’écrivain ne révèlent que de façon partielle.

De l'indépendance du critique

L’indépendance constitue un autre caractère majeur de l’activité critique de Sainte-Beuve. Rien de plus éloigné de lui que l’esprit de système. D’aucuns ont tenté de définir sa « méthode ». Mais comment a-t-on pu supposer qu’il suivait une « méthode » ? Quand Hippolyte Taine se réclama de l’auteur des Portraits littéraires pour isoler les trois facteurs qu’il estimait décisifs de la création artistique (la race, le milieu et le moment), Sainte-Beuve ne laissa planer aucun doute quant à son désaccord avec de telles théorisations. Et il n’a cessé d’indiquer, tout au long de sa carrière, qu’en matière critique, l’implication du sujet dans l’objet qu’il étudie ne laissait guère d’espoir — de son point de vue en tout cas — d’établir une analyse scientifique de la littérature. On lit dans son journal intime : « Si j’avais à me juger moi-même, poursuivant l’amour-propre dans tous ses déguisements, je dirais : “Sainte-Beuve ne fait pas un portrait qu’il ne s’y mire ; sous prétexte de peindre quelqu’un, c’est toujours un profil de lui-même qu’il nous décrit.” / Car remarquez bien ; c’est soi-même encore et toujours qu’on préfère et qu’on célèbre chez les autres. Chaque critique, dans les types favoris qu’il ramène, ne fait que sa propre apothéose. »

Ce qui rend aussi Sainte-Beuve dubitatif quant à la possibilité de fonder une science des esprits, c’est la variation de ceux-ci, et aussi la variation de ceux qui les étudient. « Nous sommes mobiles et nous jugeons des êtres mobiles » : la citation (empruntée à Sénac de Meilhan) figure en épigraphe de l’édition définitive des Portraits contemporains. De même, remerciant en 1836 un journaliste pour un article qui avait associé les Critiques et portraits littéraires à la « partie élégiaque et romanesque » de l’œuvre de Sainte-Beuve, celui-ci écrit : « Cela est tout à fait vrai, et à tel point que si, en réimprimant un jour les Critiques et portraits, on les rangeait par l’ordre chronologique des sujets que j’y traite, on ferait un contresens ; le véritable ordre est celui dans lequel je les ai écrits, selon mon émotion et mon caprice, et toujours dans la nuance particulière où j’étais moi-même dans le moment. »

Cette conception de la critique littéraire comme un exercice libre et indépendant a conduit Sainte-Beuve à se dresser contre les héritiers de Jean-François de La Harpe (1739-1803), auteur du Cours de littérature ancienne et moderne, ouvrage qui ralliait les partisans de la critique dogmatique, celle qui juge les œuvres à l’aune des modèles consacrés et d’un idéal esthétique posé a priori. Au XIXe siècle, ces héritiers se nommaient Désiré Nisard ou Gustave Planche. On ne trouve rien de commun entre les études de Sainte-Beuve et cette critique autoritaire, normative, inspirée du magistère des régents de l’âge classique, proclamant sa mission conservatrice, préoccupée de régler, de contrôler et d’exclure. « La critique pour moi », explique l’auteur des Lundis dans ses notes intimes, « c’est le plaisir de connaître les esprits, non de les régenter : un lorgnon, point de férule. »

Cette volonté d’indépendance implique aussi de ne pas laisser brider son jugement par des considérations extérieures aux œuvres et aux auteurs examinés. Ainsi, en 1857, Sainte-Beuve réagit très vivement aux reproches qui lui vinrent des sphères gouvernementales pour les passages favorables à Flaubert de son compte rendu de Madame Bovary ; très irrité, il adressa même formellement, le 16 juillet, au ministre de l’Instruction publique, sa démission de professeur au Collège de France. De même, on a souvent jeté la pierre à Sainte-Beuve pour avoir gardé son indépendance critique vis-à-vis de Hugo et, notamment au début de la Monarchie de Juillet, pour s’être toujours refusé à écrire les plaidoyers qu’attendait l’auteur d’Hernani. Sainte-Beuve rédigea plusieurs articles sur son illustre ami, mais sans jamais camoufler sa pensée profonde. Cette « parfaite, sauvage et à peu près irréconciliable indépendance », selon les termes d’une lettre à Vigny, lui coûta cher, à l’occasion, mais il ne s’en départit jamais.   

Sainte-Beuve n’a jamais hésité à manifester une indépendance analogue en parlant des écrivains illustres du passé. « À chacun sa gloire et ses ombres », déclare-t-il, comme en une profession de foi, dans Les Causeries du lundi. Ainsi à Montaigne, il ne craint pas de reprocher de s’être montré égoïste lors de son deuxième mandat de maire de Bordeaux, ou d’avoir développé, dans l’Apologie de Raimond Sebond, une argumentation spécieuse. Le critique a en outre décrit comme des faiblesses, dans la Phèdre de Racine, le peinture d’Hippolyte amoureux ainsi que le long récit de Théramène, et dans Le Mariage de Figaro, les scènes où se donnent à reconnaître le père et la mère du héros de Beaumarchais. Chez Corneille, l’auteur des Lundis a blâmé le manque d’authenticité et de naturel des personnages ; chez Fénelon, la faiblesse de la lettre que celui-ci composa lors de la deuxième phase de la Querelle des Anciens et des Modernes ; chez Marivaux, les développements de la Vie de Marianne où le romancier s’appesantit à l’excès sur chaque pensée, qu’il fausse à force de la raffiner. Plus encore : à l’abbé Prévost, il reproche les invraisemblances de Cleveland ; à Rousseau, le mauvais ton de plus d’un passage des Confessions. De telles considérations — qui n’empêchaient pas l’éloge, sur d’autres points — ont fait dire parfois, à tort de nouveau, que Sainte-Beuve, littérateur peu doué, donnait ainsi la preuve de la jalousie que lui inspiraient les « grands ».

Ce que c'est qu'un critique

Au début de l’article sur Les Feuilles d’automne de Hugo (dans les Portraits contemporains), Sainte-Beuve définit ce qu’est — et ce que n’est pas —, pour lui, la critique. Il reconnaît l’utilité du travail de ceux qui viennent après les grands artistes et se consacrent « à suivre leurs traces lumineuses, à recueillir, à ranger, à inventorier leur héritage, à orner leur monument de tout ce qui peut le faire valoir et l’éclairer ! » Pourtant, même s’il est loin de le condamner, Sainte-Beuve ne se reconnaît pas dans ce rôle d’« embellisseur » de statues, ou — s’il s’agit de gloires contemporaines — de faire-valoir. Et l’auteur des Lundis n’a jamais caché non plus l’aversion qu’il ressentait pour la doctrine romantique des « grands hommes », recouverts d’une sorte d’autorité providentielle et chez qui il n’y aurait rien à reprendre parce qu’ils auraient été directement inspirés par Dieu. Ainsi qu’il le répète dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire, la vraie relation critique est incompatible avec le culte de « vaches sacrées » : « J’ai jugé M. de Chateaubriand comme certes chacun est en droit de le juger aujourd’hui. Il est temps que, pour lui, la vraie critique commence, à moins qu’on ne veuille faire de sa renommée [...] une de ces religions françaises auxquelles on ne peut trouver mot à dire sous peine d’être excommunié. » Le lecteur n’a pas à afficher un complexe d’infériorité, ou à abdiquer son quant à soi et son « droit d’inventaire », — un écrivain, si glorieux fût-il, n’étant pas nécessairement admirable dans toutes ses pensées ou dans le moindre détail de toutes ses œuvres.

Sainte-Beuve semble même avoir prévu les difficultés que rencontre de nos jours l’activité critique. Son fameux article contre la « littérature industrielle », c’est-à-dire la littérature dont les auteurs proclament officiellement qu’elle leur sert de gagne-pain, annonçaient le temps où les critiques se trouveraient contraints d’atténuer leurs avis pour des motifs économiques. Dans le même sens, le processus amorcé par Les Confessions de Rousseau — processus qui n’a fait que croître et embellir de Sainte-Beuve jusqu’à nos jours, dans des proportions que l’auteur des Lundis aurait eu de la peine à imaginer — tend à restreindre encore plus l’exercice serein de la critique. Comment en effet celle-ci pourrait-elle développer librement ses argumentations sans paraître remettre en question la personnalité de l’auteur lui-même, qui affirme, comme Rousseau, se livrer tout entier dans son œuvre ?

Sainte-Beuve a résisté à ces écueils, qui contribuent aujourd’hui à nous empêcher d’accomplir sereinement le travail du jugement. Ce n’est pas une question sans importance. Dans le dialogue avec les écrivains, dans la perception des accords ou des désaccords qu’on peut trouver entre la pensée d’un Montaigne, par exemple, et la nôtre, c’est notre personnalité intime qui apparaît au jour. Si notre rapport aux Essais consiste seulement en une suite de révérences devant chaque phrase, autant dire que se trouve coupé le chemin qui devait nous mener à nous-mêmes, et qui passait par les écrivains. — Il ne serait pas inutile de revenir à Sainte-Beuve.


Michel Brix *


* Grand spécialiste de Nerval et de Sainte-Beuve, auxquels i la consacré plusieurs ouvrages et éditions des œuvres qui font référence, Michel Brix est l'auteur d'un essai à paraître aux éditions Kimé (janvier 2007) sur la relation Hugo-Sainte-Beuve




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