En tout climat, sous tout soleil, la mort t'admire En tes contorsions, risible Humanité (Baudelaire) Cela commence par une étrange association. Sur la couverture, une illustration digne des Crannibales (vous pouvez déguster ces histoires délicieuses d'anthropophages dans tout rayon B.D. qui se respecte) : un pied d'humain servi sur une assiette, avec une tronçonneuse en guise de couvert, et pour garniture un unique cornichon. Le sous-titre est tout un programme : « Crimes et suicides à mourir de rire ». Pour moi, lorsque la mort était associée au rire, c'était au mieux le ris éternel du squelette, ou alors la bouffonnerie de la danse macabre : le rire était grimaçant, grinçant, un peu jaune sur les bords. Edouard Launet, avec sa viande froide et son livre cru, allait me la faire goûter d'une autre façon. Un plat qui se mange froid Ce livre se présente en premier lieu comme un inventaire macabre de toutes les morts volontaires et singulières répertoriées ces dernières années. L'étude, dans un souci d'exhaustivité, s'appuie sur de nombreuses revues scientifiques, issues de multiples pays. Nous découvrons ainsi des suicides américains, à travers l'American journal of forensic medicine and pathology, japonais, dans le Legal Medicine, ou allemands, avec la revue Archiv für Kriminologie. Les meurtres n'ont pas de frontières, et l'auteur nous en propose une large vision. Les cas sont classés selon une typologie rigoureuse, organisée en chapitres : d'un côté, les noyés, de l'autre, les défenestrés, sans oublier la sous-catégorie un peu plus folklorique des suicides au crayon ou des victimes de machines agricoles. Ce livre a ceci de particulier que tous ses personnages sont froids ou encore tièdes : le défilé des phénomènes macabres tourne parfois au catalogue et à l'énumération peu ragoûtante : en quatre lignes, par exemple, nous apprenons qu'en Caroline du nord, sur 15 survivants au suicide par le train, il y a eu « 10 membres amputés par le train chez 8 patients, 2 membres amputés par les chirurgiens eux-mêmes chez 2 autres patients […] et 13 des 15 victimes étaient ivres ». Certes, ce livre aurait pu mener à un inventaire répétitif et quelque peu indigeste. Cependant, Edouard Launet réussit à relever son œuvre avec une sauce légère : son humour pétillant et omniprésent, digne des médecins légistes eux-mêmes… Morts de rire Les histoires rapportées par l'auteur se terminent le plus souvent de la même façon : mort, ou du moins sévère mutilation des protagonistes. Cela pourrait sembler monotone, et cependant aucune de ces saynètes, véritables tranches de vie, ne se ressemble. Le lecteur découvrira ainsi des intrigues inspirées par Conan Doyle lui-même, dans le chapitre consacré aux suicides déguisés en homicides. Launet crée, à l'occasion, du mystère autour de certains événements qu'il présente,véritables petites énigmes policières : un corps est retrouvé coupé en deux sur une autoroute. Deux indices : un panneau de signalisation, et une voiture contenant l'autre moitié de la carcasse. Conclusion, Holmes ? D'autres faits nous immergent de façon quasiment sociologique dans des univers spécifiques : ainsi, le temps d'une auto-castration volontaire, nous sommes amenés à partager l'ambiance chaleureuse et festive d'un groupe de supporters gallois très échauffés par l'alcool et la victoire de leur équipe de rugby. Bien sûr, les événement relatés ont une issue le plus souvent macabre. Mais l'humour du narrateur réussit à transcender la lourdeur et la gravité du sinistre spectre. Les sujets de cette étude, morts, dépressifs, pervers, psychopathes, nous font rire. L'auteur, après un récit horrifiant, ajoute une touche d'euphémisme qui relève parfaitement le goût amer de l'anecdote. Par exemple, à propos d'un homme qui s'est ouvert un testicule pour s'y introduire une prothèse maison, Launet commente : « l'homme n'était pas au top de sa santé mentale. C'est d'ailleurs généralement le cas des personnes qui se lancent en solo dans ce genre d'opération ». Son pandemonium s'organise en cinquante chapitres, cinquante cercles de l'enfer qui portent chacun comme titre de truculents jeux de mots : ainsi, les nécrophiles se trouvent dans la section savamment intitulée « cadavres exquis », les auto-mutilations au rayon « castrats strophes », les anglophones se contenteront du « ballast but not least » (i e les suicidés du train), quant à ce que réserve le chapitre intitulé « volt fesse »… Enfin, ces petites histoires peuvent même prendre l'apparence de fables, puisque l'auteur nous offre des leçons à tirer, nous invitant par exemple à nous défier de certaines marques d'aspirateurs allemands, munis d'un système d'hélice particulièrement féroce pour certaines parties de l'anatomie masculine. La folie des cornichons Alors, recueil de nouvelles ou étude scientifique ? Nous sommes en droit d'hésiter face à cet ouvrage hybride. Il s'inscrit en effet dans la prolongation des recherches de Launet. Son précédent ouvrage, Au fond du labo à gauche, répertoriait toutes les recherches scientifiques incongrues ou inutiles qui ont pu être menées. On en retrouve des traces dans ce livre, telle cette étude dont la conclusion est que « les victimes de sexe féminins sont sensiblement plus âgées que les victimes de sexe masculin tant pour les noyades en eau salée que pour celles en eau douce ». Le domaine d'investigation de l'auteur reste le même, et il est inépuisable : il s'attaque à travers son oeuvre à l'insondable folie des cerveaux humains. Il nous fait découvrir un monde qui marche sur la tête, dans lequel ce sont les chiens qui tuent le chasseur. Nous explorons l'imagination sans limites de certaines personnes qui font un usage d'objets du quotidien auquel nous n'aurions jamais pensé, à l'image de cet homme qui se suicide après s'être enroulé neuf fois la tête dans du scotch. Nous découvrons les extrémités auxquelles les gens peuvent être poussés lorsqu'il ont vraiment envie d'en finir, capables d'ingurgiter du pesticide, et de se tirer ensuite une balle dans la tête. Vladimir Jankélévitch disait aux stoïciens, épicuriens et autres philosophes qui prétendaient lui apprendre à mourir que, quels que soient leurs discours, cela ne lui ôterait pas cette peur de mourir qui le tient aux tripes. Bien sûr, après la lecture de ce livre, nous n'en demeurons pas moins des êtres périssables voués à une mort certaine, mais au moins, nous aurons passé un moment agréable et convivial en sa compagnie. La mort, finalement, n'est ici que l'occasion de faire resplendir la folie humaine sous toutes ses facettes. Elsa Bénéjean
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